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Maj le 30/04/2017

Interview Le Maillon

Jacques Cassabois a publié de nombreux livres, notamment L’HOMME DE PIERRE, dont la dimension initiatique est évidente. Son dernier ouvrage, SINDBAD LE MARIN est de la même veine. Jacques Cassabois, dans son œuvre et dans sa vie, apparaît comme « un maçon sans tablier ». Son talent et cette connivence entre démarche littéraire et démarche symbolique nous interrogent. La rédaction du Maillon remercie chaleureusement Jacques Cassabois pour sa collaboration qui nous honore particulièrement.




Ton œuvre, d’une certaine façon, constitue une « forêt enchantée de symboles ». Pourquoi ? Qu’est-ce pour toi un symbole ? Quelle importance et quel rôle lui accordes-tu dans la vie et dans la création littéraire ?


Lorsque j’écris, je suis attiré par les symboles d’une manière quasi naturelle. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que pour moi, l’écriture est un chemin d’accès à l’universel et que les symboles sont une expression de cet universel.


La dimension symbolique ajoute de l’ampleur à notre souffle humain et un texte qui n’est pas nourri de cette dimension est un texte inutile, une occasion perdue de se hisser, de se relier à des principes qui dépassent l’individu et en même temps, le font participer à une unité.


Mes premières rencontres avec les symboles remontent à mon enfance catholique dans le Jura. La messe du dimanche, le catéchisme et la vie de Jésus racontée par le curé de mon village étaient autant d’instants auxquels je participais avec ferveur. Mon imagination flambait. Les offices religieux m’offraient, chaque semaine, toute une moisson de symboles théâtralisés comme des sons et lumière. C’était riche et joyeux. C’était sensuel et magique. Il y avait des chants, des parfums d’encens, les vêtements liturgiques du prêtre, lourds de broderies, de la vaisselle dorée et un langage incompréhensible qui servait de liant pour propager le mystère.


Sans parler des dimanches d’été, avec les autels fleuris du meilleur des jardins et des champs, les processions de la fête Dieu qui jonchaient les routes et les chemins de pétales lancés en l’air par des filles en robes blanches. De puissantes sensations...


À l’église, le dimanche, je ne trouvais rien de ce que la maison m’offrait durant la semaine. Le dimanche, grâce à la féérie de la messe, était une sorte de métamorphose sublime de la semaine, marquée par un sentiment palpable de l’infini. Dieu était au centre de ce théâtre et les symboles qui s’y brassaient, par contrecoup, prenaient une nature divine. Ils étaient l’écrin où reposait la divinité. cela m’exaltait.


Opposant ainsi le quotidien de la semaine à l’exceptionnel du dimanche, il me vient une image pour illustrer une des représentations que je me fais du symbole : celle d’un sablier. Posons l’individu en son centre, dans le goulet, voué à l’étranglement, s’il n’y avait l’évasement vers le bas, la terre, et l’évasement vers le haut, le ciel. Un symbole, c’est cela : la chance pour tout être humain de faire fusionner sa terre et son ciel, qui lui permet de vivre ses énergies les plus primitives, les plus telluriques en leur donnant une direction qui les décante. Et je crois que sa chance de s’ouvrir aux étoiles est directement proportionnelle à la profondeur de son enracinement.


Je sais que le pédagogue que tu es, parle souvent de symboles aux enfants. Pourquoi ?


Je les aide à les découvrir dans mes livres, plus que je ne leur en parle. Disons que le recours aux symboles me permet, lorsque j’écris, de juxtaposer des sens figurés aux sens propres de mes histoires, de donner de la profondeur à un personnage, de la résonance à une situation, en l’ouvrant, en l’amplifiant. Cela induit de l’insaisissable, de l’incertitude. Une sorte de mystère où le sens exact se dérobe, se laisse prendre pour un autre. Une ambiguïté. La littérature, par nature, est ambiguë. Elle réveille en nous des cavités abandonnées et nous oblige, d’un mot, d’une allusion suggérée, à y descendre. Elle nous fait redécouvrir nos jachères, nous engage à les remettre en culture, parfois.


Les enfants sont perméables à ces mystères tout autant que les adultes, sauf que, moins accoutumés à les rencontrer, ils ont besoin qu'on les aide à les décortiquer, pour mieux les ressentir et comprendre comment différentes couches de sens peuvent se superposer dans une même histoire. Percevoir des sens de plus en plus fins c'est mettre en œuvre des capacités de plus en plus subtiles à ressentir. C'est puiser dans sa propre vie pour interpréter la vie de l'histoire. C'est descendre en soi, plus profond.     As-tu déjà remarqué comme un simple talus de la taille d'un homme protège efficacement du vent, atténue les bruits ? Imagine alors le silence lorsque, suivant le fil d'Ariane des symboles, un être se retrouve coupé de la surface, offert à lui-même. Je ne devrais d'ailleurs pas parler de silence. Les face-à-face avec soi-même sont rarement silencieux. Ils ne s'organisent en réflexion qu'après une longue pratique. Mais, une fois sous la surface, on entre dans un univers d'une autre nature. L'univers des espoirs immatures, des espoirs déçus, des lapsus,  tout ce qu'on n'a osé dire ou faire, ce qu'on a refoulé, caché, dérobé... Notre insuffisance. Un fameux fatras ! Dans ce fatras, le symbole m'apparaît comme une fulgurance. Son incandescence ouvre des brèches, taille des chemins et nous conduits directement à un essentiel, nous dévoile la cohérence sous le fatras. Le temps d'un scintillement, il nous révèle comme maillon d'un ensemble, reliés avec tous nos frères de vie à un substrat commun : le genre humain, maillon lui-même, relié à d'autres maillons dans l'univers...    


En ce sens, je dirais que les symboles sont des énergies de rassemblement, de cohésion, d'intégration. Forces intérieures, levains puissants. On n'y recourt pas assez. Trop subtils, trop invisibles, trop lents à transformer. Et si légers devant le poids de l'esbroufe, de l'impatience à posséder, à conquérir, à dominer le voisin...


Pourquoi dis-tu aussi aux enfants que le diable est le contraire du symbole ?


Parce que c'est la vérité ! Symbole, du grec sun-ballo, jeter avec l'intention de réunir. Le symbole est un principe de rassemblement. A l'inverse, le diable, dia-ballo, jette au sens littéral "à travers". Donc, nous désunit, nous éparpille. C'est un principe de dispersion.


Considérons aussi, je le dis en passant, que ces forces s'exercent toujours dans deux directions non exclusives l'une de l'autre. Une direction collective, extérieure et une direction individuelle, intérieure. Le symbole peut aussi bien contribuer à donner conscience à une collection d'individus de son appartenance à une réalité unique, qu'il peut aider un seul à se construire intérieurement. De la même manière, le diable peut être principe de discorde, de désaccord et conduire à des engueulades avec son voisin comme à des guerres entre les peuples, autant qu'être un agent de dislocation intérieure.


Ceci dit, c'est à propos d'un de mes livres: LE SAPIN, LE DIABLE ET SES MARMOTS, (réécriture d'une légende franc-comtoise qui raconte la création du sapin par le diable) que je suis amené à parler du diable avec les enfants. Je leur demande si le diable existe, s'ils l'ont déjà vu, s'il ressemble aux images du livre qui le présentent avec humour sous son apparence traditionnelle, cornes, sabots, queue pointue... Si personne ne l'a jamais vu comme le livre le montre, on se trouve toujours confronté à un problème, surtout à l'école élémentaire ; certains enfants affirment que le diable n'existe que dans les histoires et d'autres soutiennent mordicus qu'il existe en vrai, qu'il est méchant et que des fois il se change en serpent...  


J'explique alors d'où vient le mot, comment il a été formé. Les enfants adorent ça généralement. Ils sont toujours émerveillés de découvrir qu'un mot qui leur est familier possède une origine, qu'il s'est construit à travers des réalités et que le sens qu'ils lui connaissent est un aboutissement. C'est un peu comme si on défroissait le papier d'un cadeau... Bref, après avoir expliqué la formation de diable, je demande aux enfants de chercher dans leur vie, à l'école, à la maison des exemples de situations où ils se sont sentis "désunis", mal à l'aise, pas fiers d'eux, où ils ont eu l'impression de ne pas faire quelque chose de juste. J'explique aussi le contraire du mot diable et, de la même façon, nous cherchons des situations où ils se sont sentis grandis par leurs actes, bien dans leur peau. Je leur montre, qu'en suivant le chemin de l'étymologie, leurs réactions, leurs sentiments peuvent faire d'eux des diables ou des symboles vivants et qu'on peut s'amuser à personnifier ces diables ou ces symboles, en leur donnant des apparences hideuses ou splendides, en leur inventant des noms grinçants ou chantants.  C'est aussi une manière de leur montrer que ces apparences imaginées sont des métaphores de tel ou tel aspect de notre vécu. Elles nous permettent d'objectiver ce que nous éprouvons, de mieux reconnaître les diables et les symboles, dès qu'ils se présentent, de réagir à eux. De les neutraliser, essayer du moins, ou de leur donner plus de place.


J'espère ainsi, le temps d'une brève discussion, les rendre attentifs à eux-mêmes, leur montrer que nous avons le choix de nous éparpiller comme des diables ou de laisser parler le symbole en nous, pour construire notre unité.


Tes héros sont toujours en voyage, en train de sculpter leur "statue intérieure". Ces notions sont très proches de celles qu'utilise la Maçonnerie. Peux-tu nous préciser, à partir d'exemples pris dans ton œuvre, quel sens tu leur donnes ?


En voyage ou confrontés à des situations qui vont les modifier. C'est ce qui arrive à l'enfant du PREMIER CHANT. Il est captif d'une femme, maîtresse d'une ville qu'elle a jadis créée et qui a peu à peu sombré dans l'obscurité à partir du jour où elle a considéré que son œuvre était achevée. L'enfant est chargé d'aller conquérir pour elle, une pierre qui peut redonner lumière à sa création. L'enfant va se modifier tout au long de sa recherche, jusqu'à découvrir au terme du voyage, que la pierre est en lui, qu'elle l'accompagne depuis qu'il existe et que le voyage n'a servi qu'à lui fournir les épreuves propres à le révéler à lui-même. Bien sûr, la pierre lui appartient, il la gardera pour se construire. Et, pendant que la ville de la femme sombre définitivement dans l'obscurité, la sienne commence à émerger de lui.


Dans LE PRINCE DE L'HIVER, le voyage revêt aussi un caractère symbolique puisque Julien, le héros est le seul de toute sa communauté à accepter de traverser l'hiver pour aller rencontrer le Prince qui a ramené le froid chez les hommes. Julien va le vaincre par la compassion. Au moment où le Prince s'apprête à le tuer, Julien sans haine, parvient à le plaindre et par contrecoup le libère du carcan de sa cuirasse qui fond et révèle, sous le froid et le métal, un être sensible et frémissant : une femme.


Pour sortir du registre du conte, dans LES DEUX MAISONS, le voyage est aussi un élément perturbateur, déstabilisant qui obligera le héros à se construire de nouvelles assises. Il s'agit d'un roman historique dont l'action se situe dans le Jura en 1925. C'est l'histoire d'un jeune garçon qui est obligé, comme beaucoup de garçons de familles pauvres à cette époque, de quitter sa maison neuf mois par an pour aller garder les vaches dans un autre village, chez des inconnus, ses patrons, qui peuvent se révéler hostiles ou bienveillants, au sein d'une communauté villageoise où il devra s'insérer. Ici, le voyage fourni le prétexte de la rupture.


En écrivant ce roman, je voulais bien sûr parler du Jura, de l'enfance de mes parents, des métiers d'alors, de la vie à la campagne, de la lenteur, des forêts, des travaux des champs, mais surtout m'attacher à l'évolution intérieure de René, le personnage principal. Il pleure en quittant sa famille, bouleversé par tout l'inconnu qui l'attend. Neuf mois après, il est triste de quitter ses patrons, sa deuxième maison. Il a digéré l'inconnu. Volontairement, je n'ai pas placé René dans un milieu hostile. Je ne voulais pas me laisser parasiter par le sensationnel de l'enfance malheureuse pour être plus libre de faire cheminer René dans son quotidien de jeune berger, travailler sur des nuances.


Mais, que le voyage constitue la matière même de la quête ou qu'il en fournisse l'argument, le personnage principal est toujours placé devant lui-même. L'aventure pour l'aventure, les péripéties en cascade ne m'intéressent pas. Les situations que j'offre à mes personnages servent avant tout à les faire évoluer. A la fin du livre, ils se sont modifiés, ils se sont enrichis d'une connaissance intérieure. Ils ont contribué à transformer leur vie.


Cette statue intérieure à laquelle tu fais allusion et dont François Jacob a fait le titre d'une belle réflexion, c'est notre principe de vie. L'existence nous offre mille burins pour la façonner, les situations les plus inextricables étant souvent les plus affûtées. Mais, est-ce que nous la façonnons ou est-ce que nous la découvrons ? Disant cela, je pense à mon grand-père. Il était tourneur sur bois et fabriquait des robinets. Lorsque je le voyais devant son tour, la gouge à la main, j'avais l'impression qu'il flairait la présence de l'objet dissimulé sous l'aubier et qu'il le faisait jaillir, comme ça, sous le tranchant de l'outil, parce qu'il savait le découvrir. Cette statue intérieure,  j'aime la voir de cette façon. Prête, disponible depuis toujours. Elle m'attend. C'est un gisement enfoui et toute situation vécue est pour moi une occasion de l'atteindre, d'en dégager des fragments. Penser que je peux fouiller, que j'en exhumerai toujours davantage, cela stimule ma curiosité.


"La poétique de la rêverie", comme dirait Bachelard, produit du sens. On le voit bien dans "Sindbad le Marin". Celui-ci est un maître et Hindbad son élève. Quant à l'océan, il représente sans doute l'inaccompli de l'être. Pourquoi ces thèmes ? Cette problématique ?


Lorsque j'ai lu Sindbad, ce qui m'a frappé, c'est la similitude des noms des deux personnages principaux: Sindbad et Hindbad. Presque identiques. À une lettre près. Comme s'ils comptaient plus de points communs que de différences mais qu'une seule différence – fallait-il qu'elle se nichât dans un endroit fécond !... En fait dans le nom, c'est-à-dire dans l'identité même, au sein de l'être – était suffisante pour opposer radicalement les deux hommes qui portaient ces noms.


L'un est immensément riche, l'autre immensément pauvre. Sindbad a tout. Fortune, beauté, intelligence. Hindbad est pauvre, mal habillé, sale, peureux et aigri forcément. Rien pour lui, le malheureux. Mais considérons un instant richesse et pauvreté sous leur aspect symbolique ! Alors tout change ! La richesse matérielle de Sindbad devient expression d'une richesse spirituelle, la pauvreté d'Hindbad un aspect de sa misère intérieure. Richesse et pauvreté apparaissent comme la  conséquence naturelle de deux attitudes différentes devant la vie. Quelle différence? Que fait donc l'un que l'autre ne fait pas ? Il voyage. C'est Sindbad ! Alors qu'Hindbad ne quitte pas Bagdad.


Sindbad s'expose, court des risques, remet  sans cesse en jeu les acquis d'un voyage pour les engager dans une nouvelle expédition. Par son existence, il se fait un nom. Il modifie son nom originel, son capital de naissance, devient Sindbad le Marin. Hindbad, à l'opposé, se satisfait d'une existence sans risques, dût-elle se payer de monotonie. Et s'il reste à Bagdad, à porter les paquets des autres n'est-ce pas parce qu'au fond de lui, il a peur de porter le fardeau d'une vie pleine d'aléas, de se porter lui-même, bref, de s'assumer ?


Marin dès lors, n'est pas un simple qualificatif synonyme de matelot, mais indique la  nature du chemin, la voie profonde, au sens spirituel du terme, empruntée par Sindbad pour  évoluer, devenir un homme accompli. C'est en empruntant cette voie qu'il va, en affrontant des dangers, se confronter à lui-même, se découvrir et, par la maîtrise progressive de ses diables, construire son unité, devenir un symbole comme nous disions tout à l'heure, un Homme – et ici, la majuscule s'impose – parvenu à équilibrer ses pulsions, ses désirs. Les voyages qu'il raconte sont l'histoire de cette construction, de sa lutte pour apprivoiser ses diables, concrétisés par des serpents, des nains, des cyclopes, des anthropophages... Il y a sept voyages. Ce n'est pas gratuit. Le nombre sept est plénitude. Il symbolise une mutation.     


Je ne te cache pas que je préférais cette lecture du conte à la lourde dichotomie riche-pauvre!

Sindbad le Marin, pour moi, devenait l'histoire d'un homme qui racontait sa vie à un autre, non par cynisme de riche qui s'étale devant un va-nu-pieds -quel intérêt?-, mais parce que connaissant l'âme humaine, il avait reconnu chez Hindbad un frère, un semblable, une richesse inexploitée qui s'abîmait dans les récriminations et la jalousie. Il voulait l'encourager, le parrainer, l'obliger à se considérer avec confiance, avec respect, afin de le convaincre qu'une voie de découverte l'attendait et l'engager à commencer son propre cycle de voyages.


A partir de là, j'ai rassemblé tout ce qui avait une coloration symbolique dans le conte et j'ai essayé de l'interpréter dans un sens qui pouvait justifier mon postulat de départ. Je ne peux pas tout détailler ici, mais j'ai élaboré une cohérence au fur et à mesure que j'écrivais et je me souviens qu'au début de mon travail, alors que je tâtonnais sur la direction à prendre, j'aurais aimé connaître l'arabe pour savoir si Sindbad et Hindbad avaient une signification particulière, comme on le voit dans les noms Peaux-Rouges ou Asiatiques. Ignorant tout de cette langue, j'ai dû me construire ma réponse moi-même...


Tes ouvrages sont marqués du sceau de l'humanisme. Il y a d'abord cette idée qu'on ne peut construire la "République extérieure" sans édifier la "République intérieure"; "changer la vie", sans "se" changer.

Il y a ensuite ce bonheur d'écriture qui créé une connivence entre le lecteur et l'auteur. Sans moralisme aucun et par le beau jeu des mots, tu élèves celui qui te lit.

Il y a enfin, pour employer une formule bachelardienne, dans tes livres, l'expression d'un "rationalisme ouvert" qui se nourrit de ferveurs opposées: l'esprit critique et l'imaginaire, la passion de la vérité et la compassion... Cela conduit à la fois à garder les yeux ouverts et à la tolérance.

L'art serait-il inséparable de l'éveil?


Khalil Gibran disait que "la vie fuse du for intérieur de l'homme et non de ce qui l'entoure". Chacun est dépositaire d'une parcelle de vie. Son lopin. Je préfère voir les choses à ce niveau et envisager les changements à cette échelle. Cela m'engage davantage. J'ai plus d'initiative dans mon jardin, plus de responsabilités, plus de devoirs... Je sais qu'en m'attachant à l'entretenir, j'aurai moins facilement recours aux causes extérieures pour expliquer les échecs de mes espoirs, de mes tentatives immatures. Quelquefois,  certes, il faudra bien, car il est solidaire des autres, dans le grand patchwork universel...


Les changements que j'y favoriserai seront invisibles du lopin mitoyen, tellement infimes qu'une tempête dans un verre d'eau, ferait à côté d'eux, figure de déséquilibre écologique majeur. Ma satisfaction cependant, c'est la certitude que mes efforts participent au grand changement. Ils agissent par conjugaison, par agrégation à d'autres infimes, au point que je ne peux jamais revendiquer la paternité de tel ou tel aspect de l'évolution.


Aucun effort n'est jamais perdu, jamais inutile. Il participe à la fermentation des idées, à la genèse des mouvements à venir. Il trouve toujours, dans l'obscurité,  assez de semblables pour faire émerger, à son heure, un nouvel air du temps. C'est ainsi que chaque jour, par des actes choisis, des comportements attentifs, des volontés de vaincre les diables par les symboles, nous changeons la vie. Et chaque jour qui passe m'apporte des signes du changement. Irréfutables signes !... Ils m'appartiennent. Adaptés à ma transparence, je les garde dans le secret de mon cœur, car ils ne conviennent à nul autre. Je les protège car ils me sont nécessaires. Ils m'encouragent à déborder par l'écriture. Toute création est une crue, inséparable d'un éveil, bien sûr. Comment pourrait-il en aller autrement ? L'artiste est seul quand il crée. Cette affirmation  n'est pas une banalité, c'est une réalité. Seul, sans autre support pour créer que lui-même. L'artiste est une émulsion. Exposé à toutes les lumières de la vie, des plus noires aux plus fulgurantes. De sa réaction à ces lumières, il construit son matériau d'œuvre, une œuvre qui s'élabore dans la chimie complexe de son être, destinée à retourner vers la vie d'où elle est issue, pour l'enrichir, contribuer à son évolution, à sa transformation. Une transformation qui n'a besoin ni d'objectifs, ni de programmes parce qu'elle vise un terme si éloigné qu'aucune patience humaine n'y peut résister. L'artiste, dans son activité de création, n'est ni un pédagogue, ni un homme politique. Il n'a pas plus à organiser des connaissances pour les faire acquérir, qu'il n'a à organiser la société. L'artiste est une sorte de bactérie. Il transforme la matière vivante d'une manière qui s'apparente à celle d'une bactérie en effet, à une échelle qui, quelques exceptions mises à part, reflète assez bien son influence réelle.


La "république extérieure" ? Elle devrait se nourrir des alluvions déposées par les crues de la "république intérieure" et le mouvement s'écouler du singulier vers le multiple, de l'individu vers la collectivité, naturellement, comme une conséquence suit sa cause. Pour paraphraser Gibran, j'ai envie d'ajouter : la source de toute société, c'est le cœur de l'homme. Et le cœur de l'homme se "ressource" à son tour, en ces mélanges que la société lui a brassés, parce qu'elle est un lieu d'accomplissement.    


Hélas, les professionnels de la "république extérieure" manifestent rarement leur attachement à leur source. Pressés d'atteindre les buts qui leur confèrent respect et reconnaissance, qui enracinent leur pouvoir et leur influence, ils travaillent les effets, installent des apparences en négligeant de travailler les causes. Contrairement à ce qu'ils prétendent, ils se méfient de l'individu. Ils le suspectent d'individualisme. L'individualiste, c'est vrai, est un danger pour eux. Il échappe à leur contrôle, à leurs codes. Sans influence sur cet individu-là, ils ne peuvent être légitimés par lui et sans légitimité, plus de représentativité, plus de pouvoir.


Et que dire des légitimités qui se transforment en cautions? Des représentants qui deviennent propriétaires de ceux qu'ils représentent? De la technocratie qui dessèche la démocratie comme une vieille moelle?


On reste ébahi, un soir, du résultat d'une élection, on clame sur tous les tons de la sincérité que le message est clair et qu'on l'a bien compris. Oui, oui ! Merci beaucoup. On promet le changement pour demain, dès l'aube, et l'orage passé, on installe le décor d'un ciel artificiel pour dissimuler les nuages vraiment trop menaçants.


Devant les contorsions des hiérarques de la "république extérieure" qui émaillent parfois leurs discours de poèmes dénichés par leurs conseillers en communication, je m'efforce, dans mon lopin, en bactérie,  de travailler à l'avènement d'une "république des symboles"!...


Jacques CASSABOIS et  Jean MOREAU pour "Le Maillon"

Cet entretien, conduit par Jean Moreau, a été publié en 1993 dans un numéro  de la revue maçonnique Le Maillon, précédé de la présentation suivante.