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Maj le 30/04/2017

Bouton L'homme de pierre l_homme_de_pierre2.jpg Editions Léon Faure, 1981 Collection : Les enfants peuvent lire aussi Médaille d’or du Festival de Nice

Extrait

Pourquoi cette histoire ?

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Réédition en 1985, par La Farandole

Couverture de Frédéric Clément

Extrait Pourquoi cette histoire ?

homme de pierre, mon frère granitique, est né avec moi, en 1947, sur le premier plateau jurassien.


Une année de sécheresse où la terre tombait en poudre, où le calcaire des falaises étincelait de lumière bleue. Cette année-là, la fibre de l’épicéa s’était raidie sous l’aubier et les résines éclataient de parfums âpres. Cette année-là encore, le soleil avait pesé si brutalement sur le pays que le goût du terroir était entré dans le vin, peu à peu, comme une pensée consentie.

Nous sommes nés, lui et moi, en pleine saison des vendanges.


Dans la maison de la sage-femme où ma mère accouchait, mon père avait tenu à installer, pour que je les sente dès mes premières poumonnées, les pâtures et les labours que toute une lignée paysanne avait légués à sa mémoire. Il avait planté une forêt de sapins et fait entrer aussi, une paire de bœufs de débardage qui martelaient le sol de leur lent pas ferré.


Ma mère, elle, avait couché à ses côtés, une saison de foins et de moissons, de sueur et de poussière qui détrempaient sa peau et ses linges, et, pour répondre à la stature imposante des sapins, elle avait apporté la charmille et le foyard, le buis, le cytise, le tilleul, le plane blanc et tous les bois qui chantaient dans sa tête sous le fer des gouges et des bédanes.


Bois lisses des petits objets de la tournerie, bois rugueux des gros œuvres, écorchés par les scies à ruban.


Nous avons grandi, l’homme de pierre et moi, sur ces terres et dans ces bois où il fallait se tenir à l’écart de l’eau.


L’eau tolérée, vénérée parce qu’elle désaltérait les hommes, les bêtes, les terres, parce qu’elle entraînait les turbines des minoteries ou des scieries.


L’eau, outil de travail, force motrice. Cette eau-là, seule, méritait le respect.


L’eau des cascades semblait trop volage, celle des lacs trop étrange, et l’on sentait bien à fréquenter leurs berges incertaines qu’une force obscure se dégageait de ces eaux sombres, une force occulte qui embrouillait le regard et entraînait les pensées dans les labyrinthes humides du rêve.


Certains, même, aux beaux jours, n’hésitaient pas à se dévêtir pour se tremper dans ces eaux-là, comme s’ils choisissaient insolemment une vie contraire, d’aventure et de dépravation.


Je ne savais pas nager. Je n’ai appris que très tard, gauchement. Je n’aimais pas l’eau. La vie était trop sérieuse pour mériter de s’acoquiner avec une telle compagne. Il fallait s’établir dans des réalités plus stables, suivre l’exemple des forêts, et, comme elles, s’enraciner dans la maigre terre qui recouvrait difficilement leurs pieds.


L’homme de pierre me suivait, tel un compagnon discret.


C’est lui qui me guidait en été, vers les buissons de saules qui bordaient la rivière, qui m’y ramenait en hiver quand le courant se laissait figer sous la glace, ou au printemps, lorsque les crues charriaient leur révolte.


L’homme de pierre s’est longtemps nourri en cachette de toutes les eaux que j’ai pu voler.


Parmi celles-ci, il y avait cette grande inconnue qui nous faisait frémir lui et moi, lorsque j’ouvrais mes livres de géographie à la page des marais salants et à celle des grands fleuves que nous descendions ensemble jusqu’aux estuaires où nous passions des heures à contempler les photographies grisâtres des navires à quai.


J’ai appris les caps avec leurs drôles de blanc ou de gris nez, les golfes, les baies, les presqu’îles et les côtes découpées, avec ferveur et assiduité.


Souvent, le soir, entre la traite des vaches et l’heure de la soupe, mes leçons de géographie se mélangeaient avec mes lectures d’îles au trésor, les pages se gonflaient et j’embarquais à bord de mon livre pour pêcher la baleine et la morue, au large des côtes d’Islande ou de Terre-Neuve, dans les rugissements de la tempête.


Puis les forêts reprirent le dessus, bientôt cachées à leur tour par le sol des villes et leurs arbres estropiés, et j’oubliai complètement l’homme de pierre, jusqu’à cet été qui s’était laissé assiégé par les eaux du ciel, à Quiberon, où mon fils devant la mer, me fit promettre de lui écrire des poèmes qui parleraient de  nos vacances.


À cause de cette promesse dont je ne pouvais me défaire, j’ai commencé à arpenter la côte, en regardant longuement les vagues se succéder les unes aux autres, entrant dans les marées par la pensée, me changeant en algue, me blottissant dans les rochers pour écouter pendant de lentes minutes le martèlement des eaux, le bruissement du sable, le frémissement des bulles d’air qui se pulvérisaient dans les pores de la roche sous les gifles exsangues de l’océan, jusqu’à ce que peu à peu, la côte change de visage, le rocher se mette à parler et la mer, au langage jusqu’alors incompréhensible, fourmille de mots, de paroles révélées que je recueillais sous la dictée des éléments eux-mêmes.


Dans ce dialogue aux voix multiples, je reconnus bientôt le timbre étrange de ce vieux compagnon de mon enfance, l’homme de pierre, qui s’était installé là, espérant mon passage, et que j’avais retrouvé.

Texte écrit pour un numéro de la revue Trousse-livres, et repris en préface à la réédition de 1985 par les éditions La Farandole.

Sur les conditions qui ont finalement abouti à la publication de ce premier livre, voir le chapitre 14, Léon Faure,

de L’ART DE L’ENFANCE.