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Maj le 30/04/2017

Un beau portrait de Claude Duneton

C’était avant la mort de Claude, donc avant mars 2012. Armel Louis, le libraire de La Lucarne des Écrivains, avait réuni des témoignages pour la Gazette. Deux de ces textes, qui dépeignaient le côté truculent et gaillard de Claude, ébouriffé, fringué à la diable, avaient déplu à Odile. Amie de très longue date, elle avait accompagné Claude jusqu’à son dernier jour, tout au long des ultimes mois de sa vie, d’abord à l’hôpital de Lille, puis à la maison de retraite où il s’est éteint. Elle connaissait, bien sûr, ce côté négligent de sa personne, mais elle en privilégiait un autre, de loin le plus important pour elle. Alors, elle a saisi sa plume pour réagir et dire, avec minutie et tendresse, l’être profond qu’il était. Une sorte de coup de gueule, mais par une personne qui n’a pas l’habitude d’en donner. La preuve, elle n’a jamais osé l’envoyer à La Lucarne, comme si s’opposer à d’autres, créer une polémique peut-être, du mouvement, du trouble autour de Claude, risquait de chiffonner son image. Ce qu’elle avait dans le cœur était dit, cela lui suffisait. L’univers l’avait entendu, et il saurait bien comment en user.

Du temps a passé depuis, et notre ami, maintenant sédimenté dans nos mémoires, fait intimement partie de nous..

En juillet 2016, après la lecture de mon Souvenir d’école, elle a eu envie de me faire parvenir son texte. Avec sa permission, le voici.





 



Pourquoi faire une caricature rabelaisienne, aussi amicale se veut elle, de celui que nous avons tous reconnu ? Pourquoi le présenter comme un énergumène au poitrail de bûcheron, à l'encolure de taureau, aux cuisses énormes, aux mains ... de tueur !... Pourquoi en faire un " drôle de type " au rire hennissant même si on le reconnaît comme un homme chaleureux, généreux, d'une intelligence brillante et originale, d'une érudition hors du commun ?

Sa tenue vestimentaire est certainement très décontractée, mais tellement proche de celle de mes amis peintres ! et c'est peut-être l'inspiration qui le décoiffe, le vent de folie qu'il faut pour écrire qui ébouriffe ses cheveux, c'est le vent des collines qui taquine ses mèches rebelles, ce même vent qui souffle sur la lessive étendue dans le petit jardin. Mais que nous importe que ses slips soient blancs ou de couleur, ses chaussettes trouées. Il ne les cache pas, mais faut-il les faire voler au vent de l'écrit avec le pollen des pissenlits ? avec tous les mots du dictionnaire qui surfent dans les plis des draps avant de se cacher dans les recoins de son bureau ?


Si sa table croule sous les strates de papiers où se volatilisent lettres et documents, il est dans ses livres, chroniques, articles, la méticulosité historique, la logique incarnée, le respect de la précision du temps, le temps, le temps qui passe et ne se rattrape pas. Le temps qui le harcèle et le dévore mais n'enlève pas sa lucidité et sa puissance de travail. Dans son extraordinaire bureau-chambre, la coquille dans laquelle il se love, abrité par des murailles de livres, certains très rares, mais tous aimés, il devient livre lui-même ; dans une langue si belle, poétique ou truculente, il raconte, étonne, démontre, ravit, émeut, il s'enthousiasme avec passion ou part en guerre et coups de gueule contre le français qui s'altère, s'étiole, se décolore...

Mais ne perdent pas leurs couleurs les repas hauts en saveur de cet excellent cuisinier ! Cependant ne sont décrits que des restes mangés par les mouches, d'un frugal repas, sans doute pris à la hâte dans l'urgence d'un travail à rendre ou de l'inspiration qui n'attend pas, sans parler de la lassitude d'un dîner solitaire. Où sont les joyeuses tablées, les plats arrosés de bon bordeaux, cuisinés avec jubilation pour sa famille et ses amis, lui qui a le culte et la fidélité de l'amitié ? Pourquoi parler de sa maison empoussiérée sans en dire tout le chaleureux, la beauté du pavement et le cantou accueillant, sa maison ouverte à tous ceux qui cherchent un coin de campagne et d'amitié, ouverte à tous les " pas-de-chance ", les " tout-seuls " à tous les "pique-chaleur" qui viennent se réchauffer à sa présence, à sa bienveillance rassurante et à son sourire d'éternelle jeunesse.

Oui, comme les regards sont différents !...


Odile de Jaeghere

Comme les regards sont différents !