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Maj le 30/04/2017

Questions parvenues sur le site du LPJ

Est -ce que vos livres s'adressent aux grands comme aux petits ?


Holà, rude question ! Je me la pose depuis plus de trente ans.


Grands, petits ? Qui est grand, qui est petit ? On est toujours le petit d’un plus grand et inversement. Alors ?


Disons qu’à une époque, j’ai écrit des livres qui pouvaient être lus par des enfants à partir de 5.6.7.8 ans. Vous allez me dire qu’on ne sait pas encore lire à 5 ans. OK ! Plouf, plouf, je reprends ! Qui pouvaient être compris par des enfants de 5 ans si leurs parents prenaient la peine de les leur lire.


Mais j’ai aussi écrit des livres pour des enfants plus âgés. Des ados, quoi ! (Je n’aime pas ce mot qui fait étiquette et j’ai toujours eu horreur des étiquettes et des pancartes. Vous aimez ça, vous ?). Ces livres-là, j’avais espoir qu’ils soient lus par tous les lecteurs de bonne volonté, quel que soit leur âge. Mon premier livre d’ailleurs, paru en 1981 et intitulé L’HOMME DE PIERRE, a été édité par un micro éditeur de  l’époque (éditions Léon Faure) qui lui aussi croyait à ces livres partagés par les jeunes et les adultes. Il avait même créé une collection qui s’appelait : Les enfants peuvent lire aussi.


Étonnant comme nom, n’est-ce pas ? Non, vous ne comprenez pas ? Réfléchissez. Je vous donne une minute. Une minute de silence.


C’est fait ?


Alors vous avez compris qu’il y a toute votre question dans cet intitulé.


En effet, en affirmant que les enfants pouvaient aussi lire ces livres qui étaient publiés dans une collection de livres pour la jeunesse, c’était une façon maligne et provocatrice de dire aux adultes : « Entrez, entrez mesdames et messieurs ! Vous êtes attendus. Laissez-vous captiver par ces livres que vous ne croyez pas faits pour vous ! Partageons ces histoires sans limites. Ici, dans notre collection, chacun est le bienvenu. Enfant, adulte, ces mots n’ont plus cours, chez nous ! Dès que notre porte est franchie, chacun redevient un être humain, capable de s’émerveiller, de s’émouvoir, de s’étonner. Il n’y a pas d’âge qui tienne et le temps ne fait rien à l’affaire ! Entrez, entrez, le spectacle du livre va commencer ! »


Cet éditeur, un peu gonflé, soulevait une grave question. Il n’en était pas dupe. Il savait bien qu’il ne suffisait pas de fanfaronner comme un bateleur de foire pour régler ce problème qui tient aux habitudes de lecture des gens. Parce que partager des lectures, c’est bien joli, mais ça marche toujours dans le même sens. Le sens descendant, du grand vers le petit. Mais dans l’autre. Du petit vers le grand... la pente est raide !


Je m’explique.


On voit plus souvent des enfants (oui, même à 14, 15 ans, on reste des enfants. Vous n’allez pas chipoter là-dessus !) lire des livres de littérature générale que des adultes lire des livres pour la jeunesse.


Vous avez remarqué cette gêne qu’ont souvent les grandes personnes à lire des livres pour la jeunesse. Comme s’ils craignaient qu’on les accuse de retomber en enfance avant l’âge, ou d’être des gamins attardés ?


C’est le problème numéro 1.


Il y en a un autre, tout aussi important, qui amplifie le premier : c’est la distribution du livre. Les livres pour la jeunesse se trouvent au rayon jeunesse ou dans les librairies pour la jeunesse et les autres, dans un endroit différent.


Autrement dit, c’est une question d’itinéraires que les gens ont l’habitude d’emprunter.


Et puis, par-dessus tout cela, il y a aussi, mais je ne vais pas insister, une cause plus générale qui tient aux habitudes de lecture des Français. Ça !...


Pour revenir au départ de votre question, aujourd’hui je reste un peu sur mes positions d’hier : mon rêve de faire partager mes livres par des jeunes de votre âge et leurs parents, leurs grands-parents et j’écris pour essayer de concrétiser ce rêve l’histoire de TRISTAN ET ISEUT, d’ANTIGONE, de GILGAMESH, et en ce moment de Jeanne d’Arc.


Est-ce que vous aimez la soupe ?


Ah ben, ça ! Je ne m’attendais pas à une question pareille. Elle tombe carrément... comme un cheveu sur la soupe, si j’ose dire.


Hé bien oui, mon chérubin bleu, j’adore la soupe, figure-toi. Et j’en mange chaque jour, de la vraie, faite aux petits oignons, et aussi à l’oignon, avec de vrais légumes, même pas lyophilisés.


Je n’ai pas toujours dit cela, remarque. Quand j’avais ton âge (CM1, si j’ai bien compris), j’en mangeais midi et soir. C’était le plat principal et toujours le même, avec carottes, poireaux et patates du jardin. Pas moyen d’y couper, car ma mère ne rigolait pas avec sa soupe. Avec du pain trempé, évidemment, pour tenir au ventre. De temps en temps, j'avais droit à une fantaisie avec de la soupe au vermicelle (j’aimais pas trop), ou avec des petites pâtes en forme de lettres. Et comme cette soupe-là n’était pas ma tasse de thé non plus, je m’amusais à écrire des mots sur le bord de mon assiette, en espérant qu’elle allait finir par se manger sans moi. Mais ma mère m’avait à l’œil. Ce n’était pas facile de la tromper. Si mon assiettée avait fini par disparaître, grâce à un tour de passe passe, ma mère aurait trouvé un moyen de la récupérer pour me la faire manger !


Finalement, tu vois, je me dis que c’est peut-être à cause de l’obstination de ma maman qu’aujourd’hui je continue d’aimer la soupe. Et souvent, le soir, devant mon assiette, j’ai une pensée pour elle. Comme si je buvais à sa santé...


Est-ce que vous étiez doué en cm1 ?


Doué !!!


Je crois que j’ai ce mot en horreur ! Il nous envahit, il nous cerne, il nous harcèle. Aujourd’hui on n’entend parler que de gens bourrés de talents, formidables, surdoués de derrière les fagots, ébouriffants de facilité et ça m’énerve. ÇA M’ÉNERVE, tu ne peux pas imaginer !


Pourquoi ?


Parce que je pense aux gens comme toi et moi. Pas plus doués que cela, à ceux qui réussissent moyen-moyen, qui ne comprennent pas toujours du premier coup ce qu’on leur explique. Je me dis : « Qu’est-ce qu’ils pensent les normaux, en regardant tous ces phénomènes qu’on leur expose en vitrine ? Est-ce qu’ils vont avoir malgré tout confiance en eux, devant ces merveilles qu’on ne cesse de monter en épingle ? »


C’est un coup à faire monter la rancœur, ça. À faire péter la jalousie.


Devant tous ces modèles d’humains exceptionnels qu’on nous donne à admirer, je trouve qu’il est difficile ensuite, quand la radio est coupée, quand la télé est éteinte, de se retrouver soi-même avec des couleurs moins vives, même un peu grises certains jours et de s’aimer malgré tout, de s’accepter en se disant : « Je suis comme je suis, avec mes insuffisances à améliorer, mes qualités, car j’en ai, même si on ne les vante pas à la télé. Et c’est avec mes ombres et mes lumières que je vais tout de même remplir mes journées. »


Quand on se compare à ceux qui sont bien pourvus, on peut finir par se détester d’être si peu. Et il faut résister d’autant plus pour ne pas se déconsidérer.


En ce qui me concerne, en CM1, j’étais bon élève, sage et appliqué. Les années d’avant et en CM2 aussi. Pendant toute mon école élémentaire j’étais même très bon élève et j’ai appris à lire tout seul à cinq ans. C’est en sixième que ma mécanique s’est détraquée. J’étais pensionnaire dans un lycée. Je me sentais perdu, je pleurais souvent d’être séparé de ma mère, d’avoir quitté mon village et j’ai perdu confiance en mes capacités. C’est ainsi que je suis devenu un élève moyen.


C’est certainement pour cette raison que je pense tant à eux aujourd’hui. Les surdoués sont absolument formidables et admirables, mais moi, j’aimerais un peu qu’on nous lâche les baskets avec leurs exploits ! Et qu’on nous laisse respirer.


Combien de temps mettez-vous environ pour rédiger une œuvre ?


C’est très simple et très compliqué à la fois.


Pour connaître la durée d’un trajet, il faut calculer la différence entre l’heure de départ et l’heure d’arrivée. L’heure d’arrivée est assez simple à définir. C’est quand vous avez terminé d’écrire votre ouvrage. J’entends par terminé, quand vous avez lu et relu, puis recommencé votre première version, tout repris une seconde fois, voire une troisième, et modifié encore par ci par là, telle page que vous trouvez confuse en vous disant « Mais comment ai-je pu écrire un charabia pareil, sans m’en rendre compte ? », ou tel chapitre qui vous semble soudain bancal, et que vous parvenez enfin au moment où vous ne pouvez plus faire évoluer votre texte. Ce qui ne signifie pas qu’il est parfait.


On peut aussi considérer que l’heure d’arrivée est la publication du livre.


L’heure de départ est plus insaisissable.


Évidemment, vous pouvez dire : « C’est quand je commence à écrire ! ».


Oui mais, avant d’écrire, on réfléchit. (Enfin, en principe !) La durée de la réflexion est très flexible et dure plus ou moins. Pendant ce temps, vos idées mûrissent et l’écriture aussi.


Vous comprenez qu’il peut s’écouler des années entre l’idée d’un projet et sa réalisation.


On peut donc résumer en affirmant que la véritable heure de départ d’un livre remonte à l’instant où on a commencé à rêver de l’écrire.


Sauf qu’il existe encore une autre heure de départ, plus indiscernable, et qui tient à la nature du matériau que vous utilisez pour élaborer votre livre : toute la palette des sentiments et des états d’âme que vous avez éprouvés et qui sont stockés en vrac, dans votre mémoire. Je veux parler de votre expérience de la vie. Vous vous en servez en permanence pour habiter vos personnages afin de les rendre crédibles, construire les milieux et les époques dans lesquels ils évoluent, etc. Pour traduire cette intimité entre un personnage et son créateur on dit souvent que le second se met dans la peau du premier. Ce qui est totalement faux. Les personnages n’ont pas de peau. Ils n’existent que par celle que leur auteur leur donne, le caractère qu’il leur forge, et il emprunte à lui-même pour cela.


Quand j’entends des gens, revendiquer haut et fort, pour nous convaincre de leur sérieux, qu’ils n’ont jamais d’états d’âme, je ne peux pas m’empêcher de les plaindre et de me méfiez d’eux. S’ils nient à ce point la texture même de leur évolution humaine, ils ne sont pas recommandables.


Donc, selon ce dernier critère, on peut affirmer que le vrai commencement d’une œuvre remonte à nos premières expériences, conscientes ou inconscientes, de la vie. Cela vous paraîtra énorme, mais c’est ainsi.


Maintenant, en fonction de ces explications, je vais clore ma réponse à votre question de trois façons concrètes.


Si je prends l’exemple de mon roman TRISTAN ET ISEUT, entre le moment où mon éditrice, chez Hachette, m’a proposé ce travail (heure de départ) et celui où je l’ai eu achevé (heure d’arrivée), il s’est passé quinze mois, pendant lesquels j’ai travaillé environ quinze heures par jour.


Si je prends LE PREMIER ROI DU MONDE, selon les mêmes critères, il s’est passé dix ans. Entre temps, j’ai écrit d’autres livres, et notamment un livre sur le même sujet, mais pour adultes. Il s’intitule LE ROMAN DE GILGAMESH. Il est publié  chez Albin Michel.


Maintenant, pour tenir compte du critère « états d’âme », je pourrais aussi vous dire :


— J’aurai 63 ans cette année. Il m’a fallu tout ce temps pour écrire une quarantaine de livres.


Quel logiciel de traitement de texte utilisez-vous pour rédiger vos textes ?


Le plus simple, le plus facile à transporter, le plus souple. Le seul en qui j’ai confiance, celui qui me permet de creuser mes idées, de trouver les mots qui s’ajustent le mieux à mes images mentales, celui que je traîne partout avec moi, sur les trottoirs des villes ou dans les fourrés inextricables des bois, celui qui rit aux éclats les jours de panne d’électricité : mon stylo ! Il est à plume quand je suis chez moi, jamais à bille. Peut aussi être marqueur ou humble crayon de papier.


Mais parce que je suis encore un peu en phase avec mon temps, j’ai aussi, comme beaucoup, comme vous certainement, les 3è D, un bête traitement texte : word. Et windows seven hélas, parce que mon vieil ordi est tombé en rade, que j’ai dû en racheter un, équipé d’autorité en W 7, sans qu’on m’ait laissé le choix d’un autre système. J’aurais préféré garder XP dont j’avais l’habitude. Cela m’aurait évité d’aller sur le net récupérer des pilotes pour mon imprimante, mon scanner et tutti quanti ! Quelle colique !


Quelle démarche suivez-vous pour publier vos œuvres ?


La démarche classique. Je tape aux portes. C’est-à-dire que j’envoie mon texte à des éditeurs que je crois susceptibles d’être intéressés.


C’est ainsi que je pratiquais quand j’ai cherché à éditer mes premiers livres, il y a un peu plus de trente ans. Pendant de nombreuses années, je n’ai jamais publié un seul texte avant qu’il soit refusé de cinq à dix fois. Dur, dur ! Je devais faire preuve de persévérance et je n’y arrivais pas toujours. Comment ne jamais douter, être sûr de soi en toute circonstance ? Comment ne pas se décourager, éviter les périodes où l’on a envie de tout laisser tomber ? Si vous connaissez un truc, je suis preneur.


Aujourd’hui, les choses sont un peu différentes, parce que j’ai un peu plus d’expérience. Je vous dirais bien aussi que je suis un peu plus connu. Mais comme vous allez aussitôt penser ce que beaucoup de gens croient, je préfère me taire. En effet, il ne suffit pas d’être « connu » pour que les portes s’ouvrent miraculeusement devant vous. Ma « notoriété » n’étant pas de celle qui me garantit un public, quels que soient les livres que j’écris, je dois toujours continuer à faire mes preuves.


Comprenez bien cela : un éditeur ne publie pas un livre pour les beaux yeux de son auteur. Publier, c’est engager des fonds pour créer un produit, et personne n’investit de l’argent sans espoir, non seulement de le récupérer, mais de faire des bénéfices pour continuer son activité en créant d’autres produits. Sinon l’activité s’arrête et les gens qui travaillent pour elle sont à la rue.


Au fait, des bénéfices, vous savez ce que c’est ? Souvent, les gens confondent avec le chiffre d’affaires. Les bénéfices, c’est ce qui reste quand on a payé les salaires, les charges sociales, l’électricité, le chauffage, le téléphone, les impôts... Parfois c’est ric-rac. Et quand ils sont négatifs, on les appelle des pertes. Vous savez ça ? Je peux continuer ?


Je continue !


Donc, un éditeur, avant d’accepter votre texte pour en faire un bouquin, va évaluer s’il a des chances d’en vendre suffisamment pour gagner sa vie, celle de ses employés, de payer tout ce que je viens de vous raconter.


C’est là que les choses sont très délicates à apprécier. Comment savoir si un livre va trouver ses lecteurs et se vendre. Il ne suffit pas qu’il soit bien écrit, ou intéressant. Il ya des tas de bouquins formidables qui ne se vendent pas, parce que les lecteurs à qui ils pourraient plaire ne les connaissent pas. (Et d’autres, également formidables qui se vendent, bien entendu ; mais aussi une quantité de cochonneries sans nom, de faux livres, pondus par des gens médiatisés, venus du sport, de la politique, de la chanson..., qui ont un public tout ficelé, prêt à applaudir dès qu’ils se montrent et qui se contentent la plupart du temps de signer leurs bouquins écrits par d’autres.


Finalement, il n’y a guère de moyens sûrs, de prévoir si un livre va se vendre ou pas. Anticiper les attentes du public, en matière de connaissance et de culture est ardu. Un livre ne se conçoit pas comme une machine à laver, un presse purée ou un fil à couper le beurre.


C’est pour cette raison que, souvent, les éditeurs refusent des manuscrits parce qu’ils ne pensent pas avoir le public pour de tels livres.


Pour en finir avec votre question, aujourd’hui je n’ai pas la même difficulté qu’hier pour « publier mes œuvres », comme vous dites. Car mon éditeur actuel me propose des sujets qu’il me croit capable de traiter. Je travaille donc sur commande. Cela me donne une certaine tranquillité quand j’écris. Je ne suis pas sans arrêt à me demander à quelle porte je vais aller taper pour caser mon boulot, une fois qu’il sera terminé.