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Maj le 12/09/2019

Samedi 2 juin, cimetière Montparnasse.


Les orateurs se sont tu, et le silence, parce qu'il a autorité sur la vanité des discours, s'est posé comme un linceul sur la maigre assistance. Alors, le cercueil, enlevé par quatre militants, fut descendu  à bras dans la fosse, où les porteurs ont extrait le corps de la bière. Deux à la tête, deux aux pieds. Que pèse cet oiseau tombé du nid ? Oh hisse ! À la une, à la deux... Pas si léger l'oisillon.

La dépouille s'écrase parmi les cadavres de cholériques, avec le bruit mou d'un quartier de viande sur l'étal d'un boucher. Molesté par sa chute, le mort, dirait-on, proteste dans son suaire de toile. Un homme se ravise avant de s'extraire du trou, ramène les jambes dans l'axe du tronc en une délicatesse ultime, soucieux d'un confort rudimentaire pour éviter au défunt de traverser l'éternité recroquevillé.  Imaginez qu'au jour du grand réveil, il ressorte de l'atelier des origines, bancroche, bossu, contrefait... Debout les morts ! mais d'aplomb, mais d'attaque pour se lancer à nouveau dans la mêlée !

Quatre pelletées de chaux vive enfin, dont la brûlure prépare à l'enfer et, à vot' bon cœur m'sieurs dames !


Une fosse commune pour un génie.

Évariste, héros majeur de la science, consumé au brasier de ton propre soleil, adieu ! Pareil à Héraclès, il t'a fallu mourir pour atteindre l'Olympe.


***


Même si à l'époque, surtout depuis les Glorieuses, les sépultures sommaires, parfois sauvages, individuelles ou collectives, étaient légion (la moitié du marché des Innocents fut réquisitionné pendant les Grandes journées pour enterrer à la hâte les patriotes tombés sous la mitraille), cette réalité-là nous secoue et, dans le cas d'Évariste, nous révolte lorsqu'on songe aux raisons qui ont conduit à cette situation.


La famille n'aurait pas réclamé le corps, apprend-on, ici et là dans les ouvrages consacrés à Évariste. Pudique expression qui escamote les responsabilités derrière un masque de laconisme. La famille avait donc le choix de reconnaître ou d'abandonner. Elle a choisi d'abandonner, affirmons-le sans finasser, comme un nouveau-né jeté à la Providence par une fille des rues sous un porche d'église. Et qui, dans la famille, a pris la décision ? La mère, représentante légale du défunt toujours mineur ? La mère et ses conseillers (Antoine-Marie Demante, par exemple, frère cadet d'Adélaïde Marie, professeur à la faculté de droit et auteur respecté d'un ouvrage de droit public), car on ne peut s'empêcher d'imaginer une sorte de conseil de famille pour trancher la question fatidique : " On lui ouvre ou on le laisse à la porte ? " Et  la réponse inflexible, en guise de verdict, que l'on connaît.

Aucune certitude bien-sûr dans ces spéculations, aucune preuve, aucun document écrit. Ces décisions ne laissent pas de traces. Elles se murmurent dans l'ombre.

Mère captive de son orgueil blessé, raide de morgue et de chagrin vengeur, intraitable jusque devant la mort, refusant à Évariste le baiser de la paix qui régénère les vivants et, dans le même élan, libère aussi les morts. Non, les mains ne se sont pas ouvertes, les ailes du pardon ne se sont pas déployées et le paria a été jeté au pourrissoir collectif, pris en charge par la tutelle froide des réglements administratifs.

Fosse commune ! Il faut hurler ces mots pour qu'ils dégorgent leur flux d'intransigeance glaciale, de solitude et de désolation.

Quand les incendies de tous les tumultes et de toutes les rancœurs furent pacifiés à jamais, puissent les retrouvailles entre la mère et le fils avoir été célébrées dans une fête d'amour.


Dans l'espoir d'une telle éventualité, exit la famille biologique ! Elle réapparaîtra à la fin du siècle, après que les premiers rôles auront quitté la scène, dans la biographie de Paul Dupuy 1 , avec la première génération des descendants qui apporte des témoignages plaisants, un brin nostalgiques, pour arrondir les angles et faire oublier les sujets qui fâchent. Après la génération des conflits, place à la génération de la réconciliation. À cette époque, en effet, la dégaine du sale gosse insolent n'était plus de mise. La postérité avait jeté sur les épaules d'Évariste une cape de monstre sacré des mathématiques, dont l'œuvre, bien loin d'avoir encore dévoilé toute sa fécondité, était déjà au programme des écoles supérieures et faisait l'objet de publications, explorée par tous les mathématiciens d'Europe et d'Amérique du Nord.


 Avant d'évoquer le devenir de la dépouille mortelle d'Évariste entre les mains de son autre famille, la républicaine, il devient opportun de parler d'argent.




  1 Cette biographie, publiée en 1896, venait un an après les festivités du centenaire de l'École Normale Supérieure  - Paul Dupuy était surveillant général de l'établissement et professeur agrégé d'histoire  - qui marquèrent la consécration officielle d'Évariste.

Les funérailles lamentables d’Evariste Galois

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31mai 1832, 10 heures du matin.

Évariste meurt à l'hôpital Cochin, où il avait été admis la veille, transporté, selon les uns par un ancien officier, selon d'autres, par un paysan qui passait aux étangs de la Glacière et qui, l'ayant trouvé gisant, ensanglanté, l'aurait chargé dans sa charrette.