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Maj le 05/08/2017

Entretien avec Ricochet - Vos livres

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DIX CONTES DE FANTÔMES, en Livre de poche jeunesse, en février, puis la reprise en avril, de TRISTAN ET ISEUT, toujours en livre de poche.

J’aime raconter la vie de personnages qui affrontent leurs limites et qui assument totalement une destinée qui fait d’eux des modèles universels.

Oh là, les causes et les conséquences… quelle est la vraie cause ? La première ? On remonte très haut avec des questions pareilles. J’ai développé tout cela dans L’ART DE L’ENFANCE, mais je vais résumer. Mon premier livre, qui n’a pas été le premier publié, s’intitule LE PREMIER CHANT. Il a été édité par les éditions Ipomée en 1983, avec des illustrations de Frédéric Clément.

Avant de pouvoir l’écrire, deux conditions devaient être réunies. La première, que mon envie d’écrire se remette à flamber. La seconde, que je sache dans quelle direction me diriger. La naissance de mon fils s’est chargée de la première. La découverte de certains livres, dans un contexte donné, de la seconde. Cela se passait à la fin des années soixante-dix. Les livres étaient ceux des auteurs de l’époque : les Grimaud, Grenier, Pelot, William Camus, Coué, les Held… et les albums de François Ruy-Vidal. J’étais alors permanent de la Fédération des Œuvres Laïques de Seine-et-Marne, et le contexte militant d’alors où j’étais engagé portait haut la lecture. Il a notamment permis, grâce à l’arrivée de la gauche au pouvoir, de créer des bibliothèques dans les écoles et de former les enseignants à la littérature pour la jeunesse.

Rien de tout cela. Ce n’est pas l’idée a priori de ce que j’allais tirer de ces textes qui m’a décidé à les récrire. Ce sont les circonstances qui m’ont amené à eux, ou plutôt qui m’ont amené au premier d’entre eux, Sindbad, car ils se sont présentés l’un après l’autre. J’ajoute que, dans la plupart des cas, le choix ne vient pas de moi. J’ai toujours répondu à une offre de mon éditeur, sauf pour Sindbad qui a tout déclenché.

J’avais proposé ce projet en 1992, à Laurence Decréau qui se trouvait alors chez Hachette. Elle l’a accepté, car il entrait dans une déclinaison de la bibliothèque verte qu’elle s’apprêtait à développer. J’ai donc abordé Sindbad comme un roman d’aventures, pour me rendre compte rapidement qu’il cachait bien son jeu. À force de lire et de relire, de chercher à comprendre ce qui m’intriguait (pourquoi le nom d’Hindbad est-il si proche de celui de Sindbad ? – Bettelheim préfère les présenter comme deux aspects distincts d’un même individu en les dénommant Sindbad le marin et Sindbad le porteur – Pourquoi Sindbad lui donne-t-il de l’argent pour l’inciter à revenir l’écouter ? Que signifient les îles où Sindbad échoue, et pourquoi y en a-t-il deux à chaque périple ? A quoi servent vraiment les naufrages ? Pourquoi Sindbad affronte-t-il des épreuves dans tous ses voyages sauf dans le premier ? Et le vieillard de la mer dont Sindbad se débarrasse en l’assassinant, meurtre qui le mène tout droit en paradis au voyage suivant ?... ) je me suis rendu compte que cette mer où naviguait le héros n’était ni plus ni moins que l’océan de sa vie et que ses aventures nous révélaient par le menu son propre accomplissement humain, depuis sa renaissance à lui-même, très précisément racontée, jusqu’à son accès à la sagesse à la fin du septième voyage.

Autrement dit, ce conte nous expose comment Sindbad gravit les sept degrés de son échelle de Jacob.

Cette évidence ne s’est pas imposée à moi brutalement, mais peu à peu, au cours du travail, à mesure que je répondais aux énigmes dissimulées dans le texte (la traduction de Galland), jusqu’à l’apothéose du fabuleux dernier voyage où Sindbad est réduit en esclavage.

En revanche, la certitude que Sindbad nous narrait son évolution s’est imposée assez vite et m’a permis de choisir le temps de mon récit. Je voulais accompagner la maturation de Sindbad par la syntaxe. C’est pourquoi le premier chapitre, qui décrit l’homme ancien, est écrit au passé et le dernier où l’homme neuf se révèle dans sa métamorphose accomplie est entièrement au présent, le temps des sages qui ont aboli la durée (le ressassement du passé ainsi que les perspectives qui nous font espérer du futur). Entre début et fin, le présent grignote peu à peu le passé, à mesure que la transformation gagne du terrain.

(Pour rester dans le cadre de ce questionnaire, je ne m’attarderai pas davantage sur Sindbad. J’en ai plus longuement parlé au chapitre 18 de mon livre L’ART DE L’ENFANCE, dans le cadre d’une rencontre avec des élèves de cm2. Ceux de vos lecteurs qui s’y intéressent pourront en prendre connaissance en consultant mon site.)


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Vos livres

Je suis content d’avoir pu écrire Sindbad, Gilgamesh, Tristan et Iseut, Antigone, Jeanne d’Arc.

J’aurais bien aimé récrire l’Odyssée. Charlotte Ruffault me l’avait proposé, mais au cas où Martine Laffon qui avait été pressentie en premier, n’était pas intéressée. Or, Martine Laffon a accepté.

J’avais beaucoup aimé récrire Sindbad. Découvrir une forêt de symboles cachée sous le terreau de la narration et me rendre compte que je n’élucubrais pas, qu’une profonde logique assemblait tous ces symboles pour les unir en un sens incontestable, m’avait émerveillé. J’avais littéralement recréé cette vieille histoire. J’avais mené une enquête, fait parler les indices semés par le conte que j’avais enrichi de ma réflexion, de mes déductions, de ma sensibilité, de ma propre quête humaine à laquelle me renvoyait celle de Sindbad. J’en étais bel et bien l’AUTEUR. J’écris ce mot en lettres majuscules. Auteur, qui puise sa vérité dans son étymologie, le verbe latin augere : augmenter, et non pas le simple adaptateur, qui tripatouille un texte, le redécoupe à sa guise, l’ampute de ce qui le dérange, estimant que : « Ça coco, tu laisses tomber, les jeunes ne vont rien capter. Mais ça coco, au contraire, tu fonces, ça va marcher ! »

Pour se revendiquer l’auteur d’un texte ancien, il faut commencer par plonger au cœur de la vieille œuvre, s’en approcher avec respect en espérant entrevoir son reflet dans le miroir qu’elle vous tend, ensuite se reconnaître intimement dans la quête de ses personnages, sentir trembler son âme de cette parenté, enfin battre le rappel de ses amours, de ses désespoirs, de ses échecs, de ses enthousiasmes, de ses colères, et se confier à cette voix qui vous hèle, qui vous hale vers elle, s’ajuster à sa tessiture profonde, entamer un duo avec elle, pour se rendre compte bientôt que vous chantez en soliste au milieu des nuées.

Voilà ma façon de pratiquer.

Voilà pourquoi je me revendique pleinement l’auteur de tous les grands textes que j’ai récrits et non leur simple adaptateur. J’ai récemment répondu sur ce point, sur le site du Livre de poche jeunesse ainsi que dans le chapitre 21 de L’ART DE L’ENFANCE, où je développe en détail la problématique de la récriture des textes fondateurs.

Je n’avais qu’une envie en achevant Sindbad : recommencer, gratter un autre texte comme un palimpseste, en exhumer le sens et le hisser vers la lumière. Je m’en suis ouvert à Laurence Decréau. — Je n’ai pas d’idée, mais si vous en avez une, je suis preneur.

Deux semaines après, elle me téléphonait :

— Gilgamesh, ça vous dit ?

— Pourquoi pas.

Je ne connaissais pas Gilgamesh. Je l’avais vaguement rencontré grâce à une très courte version de sa légende, dans un recueil d’Henri Gougaud. Je savais que c’était très vieux et c’est à peu près tout. Je me suis donc mis au travail. J’ignorais alors que commençait un intense compagnonnage à rebondissements, qui allait durer dix ans.


En ce qui concerne mon approche de Gilgamesh et de Tristan et Iseut, et pour continuer de répondre à votre question, elle suit un cheminement qui n’a fait que se confirmer au fur et à mesure de mes différents travaux.

Au commencement, je ne sais rien, et j’étais aussi vierge devant Tristan et Iseut que devant Gilgamesh. Je commence à zéro. Je lis les différentes sources disponibles, je prends des notes, j’écris mes questions, réagissant aux chapitres qui me touchent d’emblée ou m’attirent, cochant les passages incompréhensibles, ceux où je pressens une symbolique complexe, cachée sous un épisode en apparence naïf ou fantasmagorique, que je devrai fouiller. Puis, je dresse un premier plan de l’ensemble pour mieux apercevoir l’architecture.

Ensuite, je me plonge dans la bibliographie que j’ai constituée au fil de ma lecture. Œuvres de spécialistes, assyriologues ou médiévistes pour les deux titres évoqués. Sans eux, je ne peux rien. Ils me nourrissent, m’initient à travers leurs références à une civilisation qu’ils connaissent parfaitement, des textes qu’ils possèdent à fond, et, peu à peu, se dégage une vision plus claire à la fois de l’œuvre qui m’occupe et du contexte dans lequel elle a été écrite. Grâce à leur réflexion, j’éclaircis certains passages obscurs, je perçois des significations jusqu’alors inaccessibles qui font écho à mes valeurs de vie, auxquels je substitue d’autres interprétations, les miennes. Je peux alors entamer un dialogue, non pas à égalité avec les érudits, mais en toute légitimité. J’insiste sur ce mot. La légitimité m’obsède. Je suis un candide qui s’aventure dans le jardin des savants et c’est l’écriture, par laquelle j’apporte au vieux récit densité et épaisseur humaine qui m’installe dans la paix relative de la légitimité.

Cette dernière étape de mon processus de travail, l’écriture, est l’instant de la synthèse. Une sorte de dénouement. Toutes les questions qui restent pendantes ou dont les réponses sont intellectuelles, abstraites, se dénouent dans et par la langue. C’est dans ce bain qu’elles se fondent, s’humanisent, deviennent plausibles. Ce n’est pas avec de l’abstraction que l’on émeut un lecteur. C’est avec de la palpitation.

L’écriture est donc ce moment étrange où la vie sourd de l’informé, de l’informulé, s’impose et prend comme un mortier.

Un dernier détail encore à vous signaler : si je m’immerge dans les différentes sources d’une œuvre et dans les études des savants, je m’interdis d’approcher les tentatives d’auteurs (ou de cinéastes) qui m’ont précédé. Pour deux raisons. Je n’oublierais pas ce qu’ils ont fait et je ne pourrais pas m’en libérer. J’aurais donc l’impression de les piller. Mais surtout leur œuvre achevée me découragerait, moi qui suis à l’attaque de la mienne. Lorsque j’écris, je ne suis pas comme un consommateur dans un supermarché, qui hésite entre différentes marques d’un produit, pour choisir celui qui lui convient le mieux. Je n’ai pas de vision a priori de ma version. Elle se dégage peu à peu de mes efforts de réflexion et de mon travail. Aussi, partant de rien, je préfère avancer sans modèle.

Je me bornerai à ces quelques informations, dans le cadre de notre entretien. Les personnes qui voudraient en savoir davantage à propos de Gilgamesh et de Tristan et Iseut , pourront trouver de quoi satisfaire autrement leur curiosité en consultant mon site.

En ce moment, fin avril 2010, alors que je réponds à votre questionnaire, je viens de terminer la création de mon site internet (c’est du boulot), à laquelle je me suis attelé immédiatement après avoir terminé mon roman sur Jeanne d’Arc (un engagement que j’avais pris devant ma femme. Ça rigole pas !). Le livre sortira en août prochain (c’est aussi du boulot). Je n’ai pas encore de nouveau projet et je laisse retomber la furie pour le laisser venir à moi.

Je pense que le personnage de Jeanne d’Arc pose problème à ceux qui la connaissent mal et je suppose à cela deux raisons principales.

D’abord l’énigme des voix ! Dans notre époque athée et scientifique, s’aventurer dans le domaine de Dieu, qui plus est par la face nord de la mystique, vous fait vite passer pour un gogo superstitieux. De plus, comme cette couleuvre d’inspiration divine est difficile à avaler par nos raisons raisonneuses, l’histoire de cette fille de cul terreux qui a botté les fesses aux Anglais, sent forcément son embrouille à plein nez ! Genre canular monté de toutes pièces par les puissants et entretenu pour abuser le bon peuple, le souder autour d’une idée de la nation, de la défense de la patrie, bref le transformer plus facilement en chair à canon, etc. Halte là ! Prévenus de tout comme nous le sommes, nous autres, faut pas nous la faire !

Seconde raison, qui découle de la première : le bruit entretenu aujourd’hui autour de Jeanne par certains de ses partisans, venus de l’extrême droite.

Comme nous avons la mémoire courte, la Pucelle se retrouve ainsi propulsée, pour la plupart de nos concitoyens, au rang de soutien actif du Front National – un comble ! –, grâce au raid que ce parti a lancé sur son héritage (institution d’une fête de Jeanne d’Arc le 1er mai ; manière de bras d’honneur au 1er mai syndical et habile amalgame avec la commémoration orléanaise du 8).

Je dois à la vérité de rappeler qu’avant l’OPA lancée par M. Le Pen sur Jeanne, les communistes à la Libération avaient convoqué l’héroïsme de la Pucelle pour exalter celui de leur grande résistante Danièle Casanova. Lors du conflit précédent, celui de 14-18, Jeanne avait été invoquée comme gardienne de la France. Les allégories qui la présentent encourageant les poilus dans les tranchées et conduisant la France à l’assaut de l’Allemand, come elle avait fait jadis face à l’Anglais, ne manquent pas. Cette image était acceptée sans réticences majeures, toutes tendances politiques et philosophiques confondues. Quant au XIXè siècle, c’est là que l’idée nationaliste a pris corps, à travers la lutte politique qui opposait les républicains et les catholiques. Michelet a commencé à en faire une sorte de sainte laïque, mais l’Église a eu le dernier mot en la canonisant en 1920 (le processus avait été lancé en 1869).

Toutes ces péripéties ne sont que des gloses développées par des personnes qui n’avaient d’autre but que de faire sponsoriser leurs idées par une héroïne représentative. Certes, les temps ont changé. Pour utiliser une autorité équivalente, aujourd’hui, on recourrait aux services d’un footballeur. Mais quoi qu’il en soit des annexions et des récupérations, la vie réelle de Jeanne est d’une toute autre trempe et ce bref rappel n’est destiné qu’à relativiser l’arrogance de propriétaire affichée par le Front National, même si, hélas, nous avons souvent tendance à ne nous souvenir que du dernier qui a parlé.

J’ai pris conscience de ces réticences, que dis-je réticences, de ce parfum délétère qui empoisonnait le souvenir de Jeanne, à la fin de mon travail. Je venais de passer neuf mois éblouissants en sa compagnie. Cela m’a révolté.

Quand Cécile Térouanne, chez Hachette, m’a proposé ce sujet, je n’en savais pas beaucoup plus de Jeanne que je n’en savais au départ de Gilgamesh, mais ce qui m’avait attiré d’emblée, c’était justement le mystère de ses voix, ainsi que son mysticisme guerrier. J’avais envie de me faire une idée en examinant sa vie de près, avec l’aide des historiens, des érudits piocheurs d’archives et de manuscrits, sans me préoccuper des clameurs des récupérateurs contemporains ni des imprécations de leurs adversaires. Jeanne toute entière. Jeanne et son siècle. Charles VII et ses conseillers qui vidaient les caisses du royaume, La Hire, Alençon, le Bâtard d’Orléans, Jeanne et les Anglais, Bedford, Talbot, Henri VI, les Bourguignons. Jeanne et ses tortionnaires. Jeanne et ses parents, Jeanne et ses saintes, et le peuple, et la guerre, et les hommes, l’odeur de la poudre et du sang et les nuits sur la paille des bivouacs.

J’ai découvert un personnage épique. Une amoureuse à l’égal de Tristan, du même amour absolu, mais de Dieu, tendue vers un inaccessible qui la poussait à se surpasser, lui donnait un abattage de géante. La même détermination qu’Antigone, résolue et inflexible, capable d’aller jusqu’au sacrifice de sa vie, par fidélité à l’idée qui la conduisait. Pathétique comme Gilgamesh devant l’infranchissable obstacle de sa destinée totalement assumée, le même désarroi que lui devant l’obligation d’accepter l’inéluctable.

Jeanne m’a fait retrouver ces grands êtres que j’avais côtoyés au cours de ces quinze dernières années. Elle en était une sorte de récapitulation, avec cette particularité qu’elle avait été, seule de ma galerie de compagnons, un être de chair et de sang et qu’elle avait contribué à façonner notre pays.


Alors, franchement, si avec toutes ces qualités, tous ces enjeux, toute cette incitation vigoureuse à tracer notre route dans la sincérité et l’enthousiasme, sans nous soucier des attentistes et des cyniques, si malgré cette exhortation à vivre pleinement qu’elle nous adresse par delà les siècles, il n’y a pas matière aujourd’hui à intéresser des jeunes, c’est qu’on est vraiment mal barrés, mes amis !


D’autres détails, que je n’ai volontairement pas repris ici, sur certains aspects de l’actualité de Jeanne et sur les recherches du XIXè siècle qui ont permis de la redécouvrir sont à la disposition des personnes intéressées sur mon site.


Je ne me vois pas et je ne cherche même pas à me voir. J’aurai bientôt 63 ans et j’ai l’impression que mon compteur est resté bloqué du côté de 40. Je n’ai aucun avenir. Je n’ai que du présent. Pas ce présent néo-hédoniste, mâtiné de zénitude occidentale, que les cigales d’aujourd’hui entonnent compulsivement sur l’air de « Adélaïde, après nous le déluge ! ». Non, un présent de travail soutenu auquel je suis attentif parce que je sais qu’il m’offre, particulièrement quand il m’est contraire, les meilleurs outils pour me construire.