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Maj le 10/01/2020

On savait que le concours d’admission à Polytechnique de 1829 avait eu lieu en août, mais impossible d’en connaître les dates exactes. Or, j’en avais besoin pour organiser le récit de ce mois particulièrement riche en événements déterminants, et les ouvrages sur Évariste que j’avais lus ne mentionnaient pas cette précision (vous comprendrez bientôt pourquoi). Voulant en avoir le cœur net, j’ai pris contact avec les archives de l’école Polytechnique. Mais là, chou blanc. J’apprends que ces informations n’existent pas. Cependant, mon interlocuteur se montre bienveillant, (encourageant, la bienveillance, quand on est quidam, et que les portes se ferment plus souvent devant vous qu’elles ne s’ouvrent) et m’invite à venir consulter les archives de la période si je le souhaite ! J’accepte aussitôt bien sûr et nous prenons rendez-vous pour le 12 octobre 2017 (cette précision ne sert qu’à fixer une chronologie ; Évariste avait, lui aussi, cette obsession.)

Au jour dit, je pars, largement en avance pour arriver bien avant l’heure. Hélas, sur l’autoroute, je songe aux papiers qui m’attendent, rêvasse, anticipe, pense à Evariste et… rate la sortie Palaiseau pour me planter dans les embouteillages du matin. Je cherche à les éviter, mais j’aggrave mon cas ! Séquence galère qui tourne vite à l’histoire de fous ! Je me perds, pour me retrouver, pour me reperdre à nouveau. Cycle infernal ! Savoir si ces erreurs d’itinéraires répétées n’étaient pas une agacerie de mon inconscient qui testait ma détermination à arriver à destination !

En définitive, il me faut quatre heures pour rallier Palaiseau à 70 km de chez moi. Je préviens de mon retard, évidemment, et finis par toucher au but après avoir affronté le dédale des routes qui traversent des zones en travaux, cerné par les sens interdits, m’obligeant à demander ma route à de jeunes messieurs qui passent et qui me répondent joyeusement : « Nous, on est Supélec ! Polytechnique, on connaît pas ! » Moi, je riposte, apostrophant dans le même registre gaillard : « Allez, déconnez pas, les surdoués ! Je suis à la plus que bourre. Trois heures de retard sur mon rencart ! » De rigolards, ils se changent en bons samaritains et me remettent dans le droit chemin. Ouf ! Merci les gars de Supélec !


 Lorsque j’arrive, l’archiviste m’accueille avec le sourire, me présente les documents qu’il m’a préparés. Je sors mon appareil photo (clichés autorisés, mais sans flash naturellement), ce qui évite de se transformer en moine copiste, comme en 1998 à la Bibliothèque nationale, lorsque ma quête d’Évariste a commencé - quel bonheur que Gallica aujourd’hui !

Je m’installe donc, ouvre un dossier, prend religieusement le premier feuillet, protégé par une pochette plastique et commence à lire.

Découverte d'un trésor

Je n’en crois pas mes yeux. Je frissonne, tremble un peu en découvrant des noms familiers : Lefèbvre de Fourcy, qui jouissait de passer les candidats sur le gril de ses questions vicieuses, Bourdon, Dinet, l’infâme, tombeur d’Évariste, Reynaud !

Fourcy et Dinet, je les connais. Je n’ai pas cessé de les interpeller, de les insulter, quand je découvrais les batailles faciles qu’ils remportaient devant les candidats. Tortionnaires, intouchables, sadiques ! Dinet le Congréganiste, qui avait persuadé Jacques-Joseph Corbière, ministre de l’intérieur de la Restauration, de :

1-Concours 1829.jpg 001 Le trésor détail.jpg

« ne plus faire du résultat des examens le premier titre d’admission à l’école, mais de faire entrer en première ligne les bonnes opinions et les sentiments religieux et monarchiques de leur famille. »

(La Gazette des Ecoles, 26 août 1830 ; témoignage d’un fonctionnaire de l’Université.)

Avant de nous indigner de ces procédés vengeurs et déloyaux, prenons la peine de nous assurer qu’ils n’ont plus cours dans notre République d’égalité et de fraternité, à l’avènement de laquelle Evariste lui-même, Raspail, Blanqui, Trélat, Louis Blanc et tant d’autres, ont bataillé de toute leur espérance et de toute l’énergie de leurs convictions.


Moi, le feuillet en main, debout dans la salle de travail, pareil à une feuille de peuplier dans la brise, je suis hypnotisé. Je poursuis ma lecture, relis une fois, deux, trois fois et finis par me rendre à l’évidence. Ce qui n’existait pas, ce que je ne devais pas trouver me crève les yeux ! Les dates du concours à Paris, les dates dans les départements ! Wahou !  Oui, wahou ! Je m’exclame, bien entendu, fais signe à l’archiviste ! Comment ça, s’exclamer dans un lieu où le silence est la règle ? Sacrilège ! Quel est cet énergumène ? Mais je ne dérange pas. Les quelques personnes présentes, familières de mon exultation pour l’avoir éprouvée, sourient, se réjouissent même franchement. Je deviens récréation dans leur labeur, preuve concrète que l’inespéré peut surgir à tout instant ! Savoir si je ne leur redonne pas courage ?


L’archiviste arrive, intrigué. Je lui montre ma trouvaille. Il s’étonne, retourne le feuillet et comprend, en découvrant l’indication suivante, notée au verso : SABIX (2016) 1 , que ce document n’est parvenu aux archives qu’en 2016. C’est la raison pour laquelle, les livres sur Évariste antérieurs à cette année ne peuvent mentionner les dates exactes du concours de 1829.


Une fois mon trésor découvert, je pousse mes recherches espérant moissonner les surprises. Les noms des candidats, si seulement ! C’est celui d’Évariste que j’espère, faisant antichambre en attendant son tour de plancher. Non, bien sûr, son nom ne figure pas. Les listes n’incluent que les admis au royaume. Mais je trouve celui d’un de ses condisciples : Chrétien Lalanne, un de ceux avec qui la lutte pour les premières places en maths à l’École préparatoire était serrée. Lalanne, c’est presque Évariste. Ils se sont côtoyés, épaulés, frottés. Sa redingote porte certainement des poussières recueillies sur celle d’Évariste. Fragments de vie, échos de conversations... Oh, les animer ! L’envie me prend d’assaillir de questions ce nom couché sur un registre, de le faire parler, de lui demander des nouvelles... Lalanne, interrogé, lui aussi, par Dinet qui le classera 2è de sa liste. Pépite qui s’ajoute au joyau des dates. J’en trouverai d’autres : le détail du trousseau, son prix, le coût des études (concours de 1830, celui de 1834, plus lisible) ... Précieux, très précieux. Ce ne sont pas de simples informations. Ce sont des témoins endormis, comme il en existe tant dans les Archives et les Bibliothèques. « Jeunes gens, jeunes gens, s’exclamait Pasteur pour le jubilé de ses 70 ans, vivez dans la paix sereine des laboratoires et des bibliothèques ! Dites-vous d’abord : « Qu’ai-je fait pour mon instruction ? » Puis, à mesure que vous avancerez : « Qu’ai-je fait pour mon pays ? »2  jusqu’au moment où vous aurez peut-être cet immense bonheur de penser que vous avez contribué en quelque chose au progrès et au bien de l’humanité.3


Et comme tout obstacle franchi révèle ceux qui attendent leur tour, d’autres questions se posent et des spéculations qui ouvrent des chemins imprévus. Des scènes apparaissent déjà, des dialogues, des atmosphères où vibrent les doutes d’Évariste, ses impatiences, ses déceptions fracassantes...

La salle de lecture de l’X se remplit de rumeurs et de fulminations. Consistante nourriture.


Peu après, alors que je suis toujours en train de compulser et de rêver à la façon d’utiliser ce matériau tout neuf, un habitué des lieux qui s’en va, présent au moment où je me suis exclamé, s’arrête à ma hauteur :

— Ça fait plaisir de trouver ce qu’on est venu chercher, n’est-ce pas ? me glisse-t-il avec un large sourire.

— Surtout quand on était sûr de ne pas le trouver ! ajouté-je, avec la même joie de partager.


Intense moment de complicité avec un inconnu. L’envie vous prend de parler, d’expliquer, de prolonger l’instant, et quelque chose vous retient. Le bonheur est comme un festin. Mieux vaut quitter la table en restant sur sa faim.


Jacques Cassabois

Avril 2019

 La SABIX (Société des amis de la bibliothèque et de l’histoire de l’École polytechnique) est une association loi 1901 fondée en 1986. Ses statuts en précisent les objectifs : il s’agit d’apporter un soutien financier et moral à la bibliothèque pour « développer, enrichir, restaurer et mettre en valeur son fonds de livres anciens, rares et précieux, ainsi que de documents d’archives et de musée relatifs à l’histoire de l’École et à l’histoire des sciences et des techniques ».

 M. Obama (et ses récents imitateurs français), n’a pas été le premier à avoir eu le quasi culot de formuler cette injonction !

  Lorsque j’entre dans une salle d’archives ou une bibliothèque, réelle ou virtuelle, je ne peux m’empêcher de penser à cette exclamation de Pasteur, ancien normalien comme le fut Évariste avant lui. Oui, Pasteur, Pasteur le chauvin, Pasteur le patriote, dont tant de beaux esprits, au nom de leur examen critique de l’Histoire, se plaisaient, il y a peu, à nous montrer les limites, les défauts, s’offusquant de ses complaisances à l’égard de l’impératrice Eugénie et de son Badinguet de mari, dont il espérait des crédits pour ses travaux ! Des crédits pour ses travaux ! Pensez, quelle ignominie !

Un savant de sa trempe, en plus de son rude et incessant labeur, doit-il aussi intégrer le paramètre de l’évolution des mentalités des générations futures, avant d’annoncer une découverte ? Que ceux qui n’ont jamais réclamé de subvention, quémandé de bourses, espéré honneurs, récompenses, postes, prébendes… lui jettent la première pierre et qu’ils cessent de nous imposer leur réécriture révisionniste d’un passé qui nous a formés et auquel nous vouons reconnaissance !


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