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Maj le 30/04/2017

Collège de Villenave d’Ornon Classe de 6è5



Depuis plusieurs années, Sonia Coudougnan a pris l’habitude de faire lire LE PREMIER ROI DU MONDE  à ses élèves de 6è. Gilgamesh est pour elle une véritable addiction. Elle le dit. Cette année, elle m’a envoyé des questions posées par ses deux classes, questions parfois subtiles et déroutantes, auxquelles j’ai répondu, évidemment. J’aime bien.

Non seulement, il aurait pu vivre à notre époque, mais il y vit.


Gilgamesh est un personnage universel. Sa manière de vivre, les questions qu’il s’est posées, et les angoisses qui l’ont bouleversé, sont dans le cœur de chaque humain. La peur de la mort, le refus de mourir, tout le monde s’y est ou y sera confronté un jour. Cette réalité a hanté les hommes de tous les temps, dès qu’ils ont eu assez de jugement pour apprécier la vie.


Gilgamesh, lui, a pris conscience de ce que signifiait réellement mourir, quand il a perdu son ami très cher. La disparition d’Enkidou a agi sur lui comme un électrochoc : il s’est brutalement éveillé. Il se croyait tout puissant, invincible, et grâce à la disparition d’Enkidou, il s’est rendu compte que sa propre vie avait une fin. Tout ce qui a commencé doit forcément finir. Point barre ! Pas de discussion ! Sauf que lui, confronté à la mort d’Enkidou, après avoir pleuré tout son saoul, il discute. Il dit : « Moi, je serai plus malin que tout le monde. Je connais un moyen d’échapper à la mort. Vous allez voir ce que vous allez voir !»


C’est cela qui fait la majesté de ce vieux texte. Le fait qu’un écrivain, il y a 3500 ans ait su créer un récit aussi puissant, sur le sujet central de toute existence, avec une si grande force évocatrice que son œuvre a parcouru les millénaires.


A propos de cet auteur, je veux relever un fait : il nous est parfaitement inconnu. Vous rendez-vous compte ? Aujourd’hui, tout le monde court après la notoriété à tout prix, veut être célèbre, passer à la télé, être interviewé par des magazines, poser, se faire voir, être beau… L’auteur d’un des plus anciens textes de l’humanité, lui, est anonyme.

À travers cet anonymat, Gilgamesh nous dit aussi ceci : ne regardez pas trop les apparences. Portez votre attention sur l’intérieur qui ne se voit pas, parce qu’il doit rester à l’abri et protégé : votre cœur !

Est-ce que nous ne sommes pas un peu minuscules, nous autres, avec notre désir de paraître, d’être au premier rang pour être mieux vus, devant cette voix profonde qui nous parle depuis la nuit des temps ?

1) Le personnage principal aurait-il pu vivre à notre époque ?

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Chers amis de 6è 3 et de 6è 5


Madame Coudougnan m’a envoyé, il y a peu de temps, vos questions sur LE PREMIER ROI DU MONDE, et comme vous êtes en vacances, j’ai décidé d’en profiter pour vous répondre. Ainsi, vous trouverez mon courrier de retour à la rentrée, un peu comme si j’avais joué au Père Noël !


Commençons par les questions des 6è3.

2) Si vous aviez à choisir un trait de caractère de Gilgamesh, lequel choisiriez-vous ?

Sa capacité à admettre enfin, après une lutte acharnée contre lui-même, qu’il s’est trompé, qu’il a mal apprécié la vie. Ça, mes amis, c’est sa vertu cardinale (Non, cardinal, c’est pas l’homme d’Église. Cherchez cardinal dans le dictionnaire ! Allez, hop, et rapportez des synonymes !)


Reconnaître ses erreurs, les accepter, avouer qu’on s’est trompé, à haute voix, pour que le son pénètre en nous jusqu’au fond de l’être, afin que l’on soit capable, la prochaine fois que cela nous arrivera, de dire : « Attention, là, mon coco, tu es encore en train de partir en sucette ! Tu te trompes ! Redresse la trajectoire avant qu’il ne soit trop tard ! »


Tenez, lancez-vous dans une petite séance de travaux pratiques, et recherchez dans la vie, autour de vous, qui est capable comme Gilgamesh à la fin de sa quête, d’accepter ses erreurs, de les reconnaître à voix haute, et sans se sentir penaud. Autour de vous, mais en commençant par vous-mêmes, évidemment, sinon l’exercice n’a aucune valeur. Vous êtes les premiers concernés, si vous voulez en tirer profit.

Par exemple, quand acceptez-vous de vous être trompés ? Quand discutaillez-vous avec des « Oui mais… » ou des « Moi, je trouve que… » pour vous justifier et éviter de reconnaître une erreur ?


Cherchez, c’est passionnant.

3) Pourquoi n'avez-vous pas entretenu le mystère dans votre préface ?

Là, vous m’avez bien eu. Je ne me souvenais plus du contenu de ma préface. Il faut vous dire que je l’ai écrite en 2003. Il y a 13 ans. Au fait, quel âge aviez-vous en 2003 ? Hum hum…

Donc, je me suis précipité sur cette fameuse préface et je l’ai relue. C’est ainsi que j’ai compris votre question. Je me suis même dit : « Mais oui, pourquoi as-tu supprimé le mystère, en résumant toute l’histoire ? Quelle drôle d’idée ! Pas de suspense haletant, pas de questions lancinantes du genre : Enkidou va-t-il mourir, ou sera-t-il sauvé in extremis par un tour de force de Superman-Gilgamesh ? Gilgamesh va-t-il gagner, et décrocher la médaille d’or de l’immortalité, par exemple, en menaçant Outa-Napishti de le torturer (c’est très à la mode, ça, dans nos sociétés, aujourd’hui), jusqu’à ce qu’il révèle le code d’accès à la vie sans fin ? »


Je ne sais plus ce que j’avais dans la tête en écrivant cette préface il y a 13 ans, et cela n’a aucune importance, car, en réfléchissant comme vous m’avez obligé à le faire, je trouve que j’ai eu raison de couper l’herbe sous le pied du mystère. En effet, je vous ai empêché de vous poser ce genre de questions, pour que vous soyez plus disponibles au récit, à la narration, aux caractères des personnages, à la manière dont les événements s’enchaînent et se déroulent, plus disponibles aux mots, au langage.


Évidemment, s’il s’était agi d’un roman policier, je n’aurais pas dévoilé dans une préface, le nom de l’assassin, ou du voleur.

En revanche, je peux très bien dire qu’Enkidou va être civilisé par une femme, spécialiste de l’amour, car cela ne remplace absolument pas le récit de cette scène d’éducation, ni celui de la transformation d’Enkidou devenu un humain.

Ce moment de la métamorphose est littéralement magique. Aucun résumé, aussi précis soit-il, n’atteint la puissance magique des phrases.

Comprenez-vous ?


Je peux aussi parfaitement dire que Gilgamesh va accepter de reconnaître qu’il est mortel, et qu’il s’est trompé sur toute la ligne de croire le contraire, cela ne remplace absolument pas le récit de son combat pour parvenir à cette reddition.


Les idées ne suffisent pas à écrire un livre. Certes, elles sont importantes. Elles le structurent, le développent, l’organisent, donnent des pistes à l’imaginaire. Elles sont une armature, un squelette. Mais un squelette a-t-il beaucoup de chance de séduire quiconque ? Il faut l’enrober d’un peu de chair pour le rendre vivant et un peu présentable, n’est-ce pas ?  

Cette chair, c’est le récit, les mots porteurs de sentiments, qui tracent les caractères des personnages, créent l’émotion, attirent, permettent de se passionner pour une aventure, de se reconnaître dans le héros. C’est donc le récit, par sa force narrative et poétique, qui nous fait frissonner, vibrer, et qui nous permet aussi de RÉ-FLÉ-CHIR. Réflexion qui nous ramène à nouveau aux idées, mais celles-ci ne sont plus les mêmes que celles du départ. Elles ont été enrichies par la lecture.

Elles nous permettent alors de condenser ce que l’on a lu, de le résumer pour mieux le fixer, d’en tirer l’essentiel pour nous en souvenir plus facilement.


Pour schématiser ce que je viens de vous dire, on a ici un ensemble formé de trois temps.

1- Concentration (les idées aident à structurer, à chercher)

2- Explosion, libération, expansion (c’est le temps du récit, de la narration, de la poésie)

3- Concentration finale, qui tire le miel de la lecture.


Comprenez-vous bien cela ?

4) Qu'est-ce qui vous passionne le plus dans l'Antiquité ?

Laquelle ? L’Antiquité mésopotamienne, puisque nous parlons de Gilgamesh ? Il y en a énormément d’autres. La gréco-romaine, l’Antiquité des Celtes, des peuples nordiques, de Chine, de Mongolie, du Japon… Tous les peuples ont leur Antiquité.

Je vous taquine. Je sais que vous pensez certainement à la Mésopotamie, à la Grèce aussi, et à Rome. Je veux juste vous montrer que ce mot « Antiquité » recouvre des réalités très diverses.

Bref, je ne peux pas vraiment dire que je suis passionné par l’Antiquité. Je n’en ai pas une vue d’ensemble, car je ne l’ai jamais étudiée. L’Antiquité, c’est une immensité qui contient tout une organisation humaine : des lois, une gestion politique, des luttes d’influence, de la vie quotidienne, des croyances, des valeurs, un langage, des relations entre les différentes classes sociales…

J’ai travaillé d’une façon soutenue certains des personnages qu’elle nous a offerts, comme Gilgamesh ou Héraclès, que je connais bien, mais cela ne me permet en aucun cas de parler de l’Antiquité, ou de m’en sentir spécialiste. Il y a beaucoup de spécialistes de tout aujourd’hui. Des authentiques qui parlent magnifiquement de leur domaine, mais aussi des farfelus. Je n’appartiens ni à la première catégorie, ni, j’espère, à la seconde.

5) Gilgamesh vous fascine-t-il et pourquoi ?

Ce qui me fascine chez Gilgamesh, et m’impressionne, c’est son immense capacité à mobiliser toute son énergie au service d’une quête folle, désespérée, dans laquelle il va rencontrer le bout du bout de ses limites, d’en souffrir terriblement, et d’en revenir totalement transformé. Surtout que cette métamorphose, il ne l’obtiendra pas grâce à un coup de baguette magique !


Évidemment, vous me direz qu’il ne sait pas en détail ce qui l’attend, quand il part à la recherche de la « Vie-sans-fin », mais il sait qu’il s’engage dans une voie dont personne n’est revenu, et il n’hésite pas un instant. Il assume, il ne réclame l’aide de personne, il est seul, et il ne rend personne responsable de ses difficultés et de ses souffrances.


Là aussi, tournez-vous vers vous-mêmes, pensez à votre manière d’être, en famille, au collège, dans vos activités de club, etc. N’avez-vous pas tendance à éviter vos responsabilités, et à préférer accuser les autres de vos échecs. « On m’a pas assez aidé ! On m’a pas compris ! On n’a pas cru en moi ! J’ai pas eu de chance. On m’aime pas !»

Ce qui est valable pour vous, est valable pour nous tous. Nous nous cherchons souvent des excuses, ne croyez-vous pas ?

Voilà aussi ce que nous dit Gilgamesh.