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Maj le 20/10/2019


Évariste Galois, né le 23 octobre 1811, mort le 31 mai 1832, 401 ans jour pour jour après Jeanne d’Arc,  terrassé comme elle par le feu, celui d’une balle de pistolet, au cours d’un duel dit d’honneur, provoqué par un conflit amoureux.

Évariste Galois, fougueux et rebelle, partisan d’une cause, la République, qu’il avait embrassée et qui illustrait sa révolte contre le système de clans et de coteries qui quadrillait la société scientifique et bourgeoise, et sans l’appui duquel, il était impossible d’atteindre une position d’où faire reconnaître sa personnalité, son talent. Société de pouvoir, d’entre-soi coopté et complice, qui ne mélange pas les torchons avec les serviettes.


Évariste était un génie, né ainsi, pourvu d’un projet à accomplir — comme tout le monde —, de défis à relever et des outils pour les terrasser  — l’un ne va pas sans l’autre —, mais il ne le savait pas encore. Il a fallu quelques années et des rencontres dues à des hasards qui n’en sont pas, pour que son être intérieur se façonne jusqu’à la prise de conscience. Le jour venu, sa conviction de posséder un talent unique n’a fait que se renforcer en lui, mais le plus difficile était d’en convaincre le milieu qu’il ambitionnait d’intégrer. Il n’y est jamais parvenu. Sa vie a été une fuite en avant, jalonnée d’échecs qui n’ont cessé de cristalliser sa révolte. S’engouffrant alors dans la voie de la contestation militante violemment antimonarchiste, il s’est peu à peu rendu infréquentable de la société des savants où il espérait entrer triomphalement. Il en avait les moyens, à condition de les utiliser pour se faire entendre. Il n’a jamais pu. Sa fougue et sa colère l’ont toujours emporté.





Son titre : Éléments de géométrie, par Adrien-Marie Legendre (1752-1833), une sommité scientifique qui avait dans cet ouvrage synthétisé la géométrie d’Euclide.

Évariste découvrit ce livre à l’âge où le magma de la personnalité se boursoufle et annonce le grand réveil de celui, tapi en nous, qui attend l’heure des premières secousses annonciatrices de l’éruption majeure. C’était au début de l’année 1827. Évariste, après un trimestre en classe de rhétorique (l’équivalent de la 1ère), venait d’être rétrogradé en classe seconde pour redoubler — un génie redoubler ? Comment est-ce possible ? — Il avait 15 ans et demi.

Évariste dévore et assimile ce traité en deux semaines, électrisé comme s’il découvrait d’anciens principes qu’il avait lui-même élaborés en d’autres temps.

Sa vie bascule. Il a trouvé sa voie. Elle traverse un champ de recherches vertigineux qu’il se met à explorer en se plongeant dans les œuvres majeures de ses aînés : Cauchy, puis Lagrange, puis Gauss... Il assimile à mesure qu’il lit, décèle les failles, les insuffisances, reformule, simplifie, cherche les thèmes à peine esquissés qui attendent d’être développés, les énigmes indéchiffrées auxquelles se confronter. Il rêve de conquérir l’impossible, traque l’obstacle qui a tenu les maîtres en échec, avec l’ambition d’apporter sa lumière.


En quelques semaines, il change radicalement.

L’encadrement rigoureux, hérité des jésuites, du collège Louis-le-Grand devient trop étroit, les règles dont l’enfant sage et assidu s’accommodait l’étreignent. Le manque de liberté l’étouffe, la moindre contrainte devient coercition qu’il se plaît à provoquer, à narguer. Et le voilà jugé dissipé et paresseux ! Il ne veut qu’agir à sa guise, seul, sur le chemin qu’il a choisi, et tracer son itinéraire en piochant l’œuvre des plus grands. Eux seuls peuvent lui révéler ce qu’il lui manque. C’est en s’aventurant dans la forêt de leurs traités qu’il trouvera où s’orienter, hors de tout programme scolastique, à l’affût, en chasseur d’énigmes insolubles et de mystères insondables.

Des maîtres ? Oui ! Mais bientôt des égaux ! Il le pressent. Il le sait. Il est déjà l’un d’eux.

Mais un autre frein se révèle, sa famille, qui ne voit pas d’un bon œil cet engouement soudain pour les sciences. S’y intéresser, pourquoi pas, mais accessoirement, en dilettante. Ambitionner d’y faire carrière, quelle idée ? alors qu’une quasi tradition familiale maternelle l’appelle du côté de la magistrature, avec un grand-père président du tribunal de Louviers et un oncle professeur à la fac de droit. Ce terrain est défriché, viabilisé. Pourquoi s’aventurer sur un autre au risque de s’y égarer ? La mère, Adélaïde Marie, est catégorique. Le père, Nicolas Gabriel, plus nuancé, conseille de bien réfléchir sans se précipiter. Il sait tempérer son fils, se faire écouter, et Évariste a confiance en lui.


Hélas, Nicolas Gabriel, maire de sa commune (Bourg-la-Reine), est la cible des jaloux. C’est un libéral, et les monarchistes, soutenus par le parti clérical (ils sont comme cul et chemise) s’en prennent à lui. Ceux-ci, entraînés par un curé militant, fraîchement nommé dans la paroisse, organisent une campagne puante de délation, au point que Nicolas Gabriel harcelé, insulté, finit par céder et se suicide le 2 juillet 1829. Un drame qui marque les esprits (aujourd’hui, la rue principale de Bourg-la-Reine porte toujours le nom de l’ancien maire), et broie le cœur d’Évariste.


La descente aux enfers commence. Il fait son deuil en affrontant, dès le mois d’août, épreuve sur épreuve : concours d’entrée à Polytechnique (calamiteux !), concours Général, concours d’entrée à l’École préparatoire (la future École Normale Supérieure)...

Évariste perd le seul être qui l’aimait et se retrouve livré à lui-même, en proie à sa fougue de rebelle et à son impatience. Il trépigne de ne pouvoir participer aux Trois Glorieuses, se heurte au directeur de l’École préparatoire, fonctionnaire conformiste et doctrinaire, qui a finalement raison du trublion et l’exclut.

Du côté des mathématiques, après un début prometteur — il publie plusieurs articles dans des revues spécialisées, aux côtés de grands noms français et étrangers, se fait remarquer par des mathématiciens de premier plan — il joue de malchance. Ses mémoires envoyés à l’Académie des sciences s’égarent ou ne sont pas compris. Il se croit victime, persécuté, et sa rébellion contre toute forme d’autorité et de pouvoir institutionnel s’accroit, se doublant d’une révolte contre l’injustice sociale qui trouve à s’exprimer dans les mouvements d’opposition d’alors. C’est ainsi qu’il adhère à la société républicaine des Amis du peuple et s’engage dans l’artillerie de la Garde nationale.


Héraclès aussi a reçu ses ordres d’Eurysthée, un incapable qui ne le valait pas, selon un plan établi par Zeus et Héra, et il a obéi. Tous les grands héros (et leurs héritiers que nous sommes) sont confrontés à cette situation. Évariste, lui, n’obéit pas et se cabre. Il n’est pas dépositaire de la sagesse d’Héraclès. Il est un fougueux disciple de Prométhée le Titan. Comme lui, il voit loin en avant, rien ne le freine et il ne se soucie nullement des désordres que ses projections vers l’avenir provoquent.

Son Caucase sera plus bref que celui de Prométhée. Il durera le temps d’un duel, à l’aube, sur l’herbe mouillée par la rosée d’un trou de verdure où coule une rivière...


Telle est l’histoire de ce jeune homme pressé, infiniment attachant et épris d’absolu.


JC

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© Collections École polytechnique (Palaiseau)

Au commencement était un livre ! évariste a 15 ans, lorsque sa vie a basculé.

 Polytechnique, concours de 1829 (détail)