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Maj le 30/04/2017

Voyage à Compiègne

— Jacques, je t’ai fait mettre un billet de côté. J’aimerais que tu viennes voir la pièce. On donne trois représentations à Compiègne. La première est le 23 mars.


Claude Duneton jouait La ferme du Garet, une méditation du photographe Raymond Depardon sur le temps inexorable. Cette pièce avait été créée dix ans auparavant et Claude aurait aimé que je reprisse le rôle. Mais j’avais décliné. Sans doute voulait-il me montrer, en toute affection, ce que j’avais perdu, et peut-être n’avait-il pas renoncé à me faire changer d’avis.


J’ai accepté son invitation, bien sûr. Et puis, il y avait Compiègne.


Claude DunetonJe n’avais pas souhaité m’y rendre pendant que j’écrivais mon roman sur Jeanne. Pas plus que je n’étais allé à Domrémy, Vaucouleurs, Chinon, Blois, Orléans, Gien, La Charité sur Loire, Jargeau, Reims, Beaurevoir, Le Crotoy, Rouen... Pas question de me disperser dans ces lieux devenus touristiques où j’étais certain de ne pas la rencontrer. Je leur avais préféré le travail immobile à ma table et le tohu-bohu de mes pensées.


Pour achever de me convaincre, Claude avait aplani les questions d’hébergement, toujours délicates pour moi, depuis mes années de pension.


— Il ya deux lits dans ma chambre. Tu en prendras un. Tu ne vas pas repartir à la fin du spectacle. On va bien prendre le temps de discuter.


Méticuleux, il avait bouclé sa proposition, sans rien laisser au hasard et, au cas où il m’était resté des réticences, il avait enfin ajouté :


— Et puis, tu sais, il y a une statue de Jeanne d’Arc tout près de l’hôtel où je crèche.


— Ah, c’est bien ! avais-je répondu, en me forçant à l’indifférence. Mais tu sais, c’est tout de même la moindre des choses qu’ils la commémorent un peu, là-bas. Elle s’est pas mal décarcassée pour les Compiégnois !


Ces quelques mots libérèrent mes souvenirs. Jeanne me revenait. Je revoyais les dix jours qui avaient précédé sa capture et je commençai à en parler, comme toujours, sans savoir où m’arrêter. Mais Claude avait posé les limites, tranquillement.


— Oui, oui. Tu verras tout ça ! Ciao, ciao !


J’étais loin de me douter de ce qui m’attendait.


Préparation de mon itinéraire. Google map, mappy, pages jaunes : premier choc ! L’hôtel de Flandre, et de Claude, se trouve à proximité du pont. Du pont ? Je me raidis d’un coup. Pas envie de fuser en diabolo manipulé par un espoir sournois. J’ai l’exaltation chatouilleuse, je me connais. Je vérifie aussitôt pour m’assurer, m’oblige à  raisonner et me rends à l’évidence, bien forcé. Compiègne n’a toujours qu’un seul pont et celui d’aujourd’hui est le successeur de celui d’hier. Il traverse l’Oise au même endroit qu’au XVè siècle ! Et si de surcroit une statue de Jeanne se trouve dans les parages, alors ce pont-là est forcément LE pont. Pont de sinistre mémoire, rendu infranchissable par la décision de Guillaume de Flavy. Dernier obstacle devant lequel Jeanne qui ne voulait pas se replier, s’est laissée enfermer, engloutir. Plus que la poigne de l’archer picard qui l’a désarçonnée, c’est la main d’acier de l’Anglais qui s’est alors refermée sur elle.


Socle de la statue équestre de JeanneEt la noise du combat m’envahit. La furie. L’écuyer de Jeanne lui hurle de rompre, et l’obstinée qui ne veut rien céder ferraille en répondant  : « En nom Dieu, Jean. Ils sont nôtres ! » Je sens la hargne des Bourguignons, excités par l’insolence de cette femme qui leur résiste, leur désir mauvais de la déchiqueter, d’anéantir cette provocation vivante, de conjurer ses sortilèges de sorcière. Et je vois les passerelles que l’on relève, pour couper l’accès au pont. Et Guillaume de Flavy sur le rempart, capitaine de la ville, qui observe la scène. A-t-il trahi ? A-t-il vendu Jeanne à Philipe de Bourgogne ? Flavy-Judas ? Que serait le Christ sans Judas qui lui a permis d’accomplir sa mission jusqu’à l’extrême ? Judas que l’on devrait fêter, élément clé de cette ère des poissons de deux mille ans qui allait transformer l’occident. Flavy que l’on devrait pareillement honorer, même s’il a trahi. Sans lui, Jeanne n’aurait pas subi l’apothéose infâme du bûcher. Et sans sa mort quel exemple aurait laissé sa vie ?


Dès février 1429, quand tu quittais Vaucouleurs, Jeannette, tu acceptais ce plan, sans le savoir. Ton destin était scellé. Aujourd’hui, est-il possible que mon amitié pour Claude m’amène à toi ?


23 mars, vers 15 heures 30, j’arrive à Compiègne. La route remonte la rive droite de la rivière. Soudain, le pont. C’est là. Je vois l’hôtel. Où me garer ? Je suis fébrile, perdu. Mon GPS s’obstine à me répéter : « Vous êtes arrivé. Vous êtes arrivé. » Écrase ! Je le coupe. Je tourne à gauche, m’engage sur un parking. Une place se libère juste. Je m’y engouffre. Je coupe le contact, descends de voiture et découvre les lieux. Jeanne est là, dressée devant moi. Sa statue équestre, à dix pas. Je reste coi.


J’ai trois heures de battement, avant de retrouver Claude qui doit faire des raccords au théâtre. Je vais m’installer à l’hôtel. Situation ambigüe du type qui vient taper l’incruste dans la chambre de son pote. Je me demande comment je vais me présenter, mais l’employé qui m’accueille me met à l’aise aussitôt :


— Ah vous êtes Jacques ! Bonjour Jacques. Je vous attendais. Monsieur Duneton nous a prévenus. D’ailleurs regardez (il me montre un post it), « Jacques », c’est écrit !


Attentionné, comme toujours, Claude a bien fait les choses. Je prends les consignes pour les clés, laisse mon sac, repart aussitôt avec mon appareil photo. J’ai hâte. Je veux la voir, être seul devant elle, frissonner enfin à ma guise dans le silence.


Statue équestre de Jeanne à Compiègne, érigée sur les lieux de sa captureLa statue équestre est magnifique. Jeanne est belle. Face au pont, sur les lieux de sa dernière passe d’armes, elle regarde la ville qu’elle a aimée. Le ciel est couvert, la lumière brouille les gris du bronze. Je devrai éclaircir mes images au soleil de photoshop, mais j’espère qu’il fera beau demain.


Après quelques clichés, je traverse l’Oise, avise au loin un clocher qui doit être Saint-Jacques. Pourvu que l’église soit ouverte ! En m’y rendant je traverse la place de l’Hôtel de ville, et là, nouveau choc. Jeanne encore, figée en pleine course l’étendard à la main, volontaire, déterminée, à la manière de la Liberté conduisant le peuple. Jeanne à l’attaque, entraînant ses farouches. Et, derrière elle, portée par son élan, sa meute. La Hire, Jean d’Orléans, Xaintrailles, Florent d’Illiers, Alençon, Chabannes, Rais l’infâme... Capitaines réticents d’abord, hostiles, puis subjugués par ce torrent de fille, puis enthousiastes à cueillir les victoires servies par cette incarnation du  printemps.


Le soleil paraît, alors que j’entre dans l’église. Il m’éclaire le vitrail de Jeanne. Je m’y attarde longuement, puis me mets en quête du fameux pilier de la dernière prière, lorsque Jeanne fut entourée d’enfants, d’hommes et de femmes : « Mes bons amis, leur avait-elle annoncé, je suis trahie. Je serai tantôt prisonnière. Priez pour moi. »


Des cierges brûlent. Hommages tremblants. J’en achète un que je plante sur un support. Lumière de respect, flamme d’amour à remonter les siècles.


L’après-midi s’écoule. Je retrouve Claude, joyeux. Nous partons à l’espace Jean Legendre où il joue. La soirée tient ses promesses. La pièce est sobre. La voix de Raymond Depardon emprunte celle de Claude pour se confier, au point que certains croient voir le photographe en personne déambuler parmi eux, réfléchissant tout haut.  Les spectateurs sont touchés. Émotion retenue devant la rumeur de la vie qui roule et fait songer.


Il y eut une nuit et il y eut une aube. Au matin, allongés sur nos lits comme deux pensionnaires indolents, Claude et moi avons parlé. Lui d’abord, moi ensuite. Chacun sa parole. La sienne évoquait ses premières années de collégien. La mienne, Jeanne. C’était au petit déjeuner. Je ne sais plus ce qui m’a décidé. J’ai sorti un stylo et je me suis mis à dessiner sur la nappe en papier.


— Voilà l’Oise. Ici, le pont. En face, Margny avec les Bourguignons. Là, à droite, Venette. Stafford et ses Britts. Ici, à gauche, Clairoix. Jean de Luxembourg, bras droit de Philippe III, qui a dressé son camp à Coudun, là plus loin.


Je raconte le coup de force lancé par Jeanne pour dégager Compiègne, dans la soirée du 23 mai. La bataille plus incertaine que prévue, la panique qui surgit sans raison, la débandade, la conviction de Jeanne qui veut vaincre et le drame.


Mais si bien sûr, je me souviens ! Ce sont les Anglais qui m’avaient décidé à évoquer Jeanne. Claude, qui lit chaque jour le Daily Telegraph, m’avait donné des nouvelles des voisins.  Là-bas, ils sont aussi gagnés par l’épidémie révisionniste. Un groupe de leurs penseurs, qui aurait décrété sexiste l’habitude de commencer un courrier par M. and Mrs, préconiserait l’usage inverse ! Mrs and M. Déchoir d’un sexisme dans l’autre, en somme, en guise de rattrapage. Les mêmes, ou leurs émules, car ces effrontés ne reculent devant rien, auraient aussi forcé la porte de Shakespeare. Selon eux, le grand Will n’avait d’autre intention, en intitulant sa pièce Roméo et Juliette, que de proclamer la supériorité du mâle. Pièce que ces compulsifs proposeraient de rebaptiser Juliette et Roméo.


Dans cette rubrique, « Le ridicule ne tue plus, profitons-en ! », Claude me confia une autre info glanée dans les colonnes de son journal favori. Dans certaines localités anglaises, les autorités municipales auraient l’intention de proscrire les festivités de Christmas, par discrétion à l’égard de leurs concitoyens musulmans.


— Ah ! j’ai fait. Mais une Angleterre sans Christmas, c’est comme une France sans fromages !


À force de se laisser insulter par des tribuns haineux, au nom de sa fameuse tolérance, la pomme anglaise se laisserait-elle passivement ronger par le ver islamiste ? Après la charia, dont certains juges trouvent l’entrée recevable dans la législation britannique, Christmas devrait-il à son tour en rabattre ? Le christmas convivial et joyeux, j’entends. Liberté resterait à chacun de consommer son pudding sans bruit de dégustation provocateur, dans sa kitchenette.


Alors, il m’est revenu que je ne sais plus quel curé gallican, dans je ne sais plus quelle cité habitée par des musulmans en quantité, avait décidé de ne plus sonner les cloches de ses paroissiens pour les convier à sa messe du dimanche. Par respect prétendait-il. Par crainte plutôt, avais-je supputé, de susciter une revendication sur un appel à la prière cinq fois par jour. Qui sait ? Dialectique si prisée, en nos jours de « si eux ont le droit, pourquoi pas nous ! », que nombre de nos moralistes révisionnistes, au diapason de leurs collègues anglais, s’empresseront de soutenir au nom de l’égalité, en se dressant sur leurs petits ergots médiatiques.


C’est notre unisson, assez inédit, avec les Godons de maintenant qui m’a ramené au XVè siècle où l’on s’étripait à qui mieux mieux.


Jeanne ne méprisait pas son ennemi. Bien au contraire. Après l’avoir renvoyé dans ses pénates avec perte et fracas, elle rêvait d’une paix avec lui, pour partir en Terre Sainte, refaire de Jérusalem le flambeau du monde, au détriment des Sarrasins.


Étrange balancier de l’histoire. Je n’irais pas jusqu’à dire que Français et Anglais sont devenus copains comme cochons, mais cette sorte de coude à coude où nous nous trouvons désormais, face à un problème identique, est digne d’être souligné. Sauf que nous n’avons plus à nous donner la peine d’embarquer vers le pays des Sarrasins, vu qu’ils nous ont évité le déplacement.


En regagnant ma voiture, je pensais aux défis de la paix. À la tentation irrépressible pour les uns de se montrer les conquérants des autres.


Je retournai une dernière fois au pied de la statue équestre.


Je notai qu’une boutique de kebab était installée sur le trottoir d’en face. Je m’y attardai comme sur le frêle indice d’un apaisement en marche. Son gérant savait-il qui était Jeanne ? Se doutait-il que ses ancêtres Ottomans avaient indirectement servi la cause de l’héroïne sacrifiée ? En effet, la menace qu’ils faisaient peser sur l’Europe avait conduit le pape Calixte III à rechercher des alliances, et notamment celle des Français, pour défendre l’occident chrétien. Les demandes de Charles VII, enfin sorti de sa torpeur, adressées au Saint Siège pour que l’Église accepte de réviser le procès de 1431, furent enfin entendues.


Autre détail, qui ne m’avait pas encore frappé : au flanc droit du piédestal sur lequel se dressait la statue, un fragment du plan de Compiègne au XVè siècle était gravé. Une croix indiquait le lieu de la capture. Approximativement l’endroit où se dresse l’hôtel dans lequel j’avais passé la nuit.


Qui donc m’avait conduit là ? Sûrement pas Claude qui ignorait jusqu’au nom de la rue où il logeait. Encore moins l’administrateur du théâtre qui lui avait réservé cet hébergement. Qui alors ? Je n’en vois qu’un pour nous concocter de pareils tours. Le Hasard, évidemment...

Compiegne-Plan1.jpg 29 mars au 1er avril 2010