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Maj le 30/04/2017

Le petit prince

 était décembre. J'avais douze ans, j'étais malade. Une de ces rhino-pharyngites que je savais, avec un art consommé, transformer en angine pour clamer mon refus de l'internat et qui me retenait à la maison une semaine, parfois deux selon mon habileté à entretenir ma température, dans la chaleur du lit où je savais que ma mère s'occuperait de moi, uniquement de moi.


C'était une fin d'après-midi broutée par le sombre des nuages qui s'évertuaient en vain à nous servir du blanc. Des gens s'étaient arrêtés chez nous, de passage, pour remercier mes parents d'un service rendu, avant de regagner leur logis, à Paris, où culminait la France.


Je connaissais l'homme et la femme. J'aimais tout d'eux : leur manière de parler, élégante, avec une pointe d'accent qui travaillait chaque mot comme au ciseau, leur façon de s'excuser de déranger en refusant les chaises qu'on leur offrait, leurs attitudes affairées, sans cesse préoccupées par de grands projets qui les empêchaient toujours de s'attarder aussi longtemps qu'ils l'auraient voulu...


J'étais malade et cela ne pouvait pas mieux tomber, l'homme et la femme m'avaient apporté un cadeau qui, justement, guérissait : un livre. Un beau livre, emballé dans deux couches de papier ; deux vêtements, l'un grossier pour convenir au contact des mains, l'autre soyeux, transparent. Une sorte de lingerie.


C'était un livre surprenant, car l'impatience profonde que j'éprouvais toujours à commencer vite une lecture, fut aussitôt déroutée, entamée par une gêne, dès que j'entrevis la couverture ; un doute, que je dissimulai derrière une exclamation de joie.


L'auteur m'était familier. C'était un aviateur. Il avait aussi écrit des dictées. Le maître, au cours moyen, nous en avait donné une. Une histoire d'avion qui avait capoté dans une cordillère d'Amérique où deux hommes luttaient pour ne pas s'endormir dans la neige, sous peine de mort. Cela m'avait frappé, cette mort sournoise qui profitait du sommeil pour se glisser dans la vie des gens.


A part cette dictée, j'avais lu un livre entier du même écrivain. Une autre histoire d'avion, de traversée d'océan, pour transporter du courrier pendant des jours et des nuits sans dormir. Tous ces efforts pour des sacs de lettres qui voyageaient d'un bout à l'autre du monde, grâce à des hommes dans les nuages, grâce à un homme aussi, sur la terre, qui veillait, s'inquiétait, rouspétait quand les délais n'étaient pas tenus.


Mais ce livre... avec ses images coloriées, mal dessinées, comme les enfants dessinent, ou à peine mieux, sauf que là, on comprenait ce qu'elles disaient, sauf que là, on voyait bien que c'était un grand qui avait dessiné, mais un grand, ha ! un grand qui n'avait pas honte de montrer qu'il ne savait pas dessiner, quelqu'un de célèbre, parce que seuls les gens célèbres ont assez de culot pour faire passer leurs extravagances pour des qualités, leurs erreurs pour des vérités. Un livre pour les gamins, enfin. D'ailleurs, on en voyait un sur la couverture.


Ce livre n'était pas franc. Ce n'était pas une histoire d'aviateur, en tout cas pas une vraie histoire d'aviateur, ah non !


Le Petit Prince...


Ma première lecture ne parvint pas à dissiper cette ambiguïté. J'enchaînais ces pages parsemées d'images, sans parvenir à m'y intéresser, cherchant la véritable histoire sérieuse que j'espérais encore, sentant à mesure que je lisais, un malentendu s'épanouir en moi. Pas la mauvaise conscience de faire semblant de lire. Non, un réel malaise ! La certitude d'esquiver une rencontre, un compagnon, un frère qui s'évertuait à m'attirer. Par quoi étions-nous séparés pour nous éviter à ce point ?  J'entendais ses appels, mais leur pouvoir de vibration s'étouffait sur moi, comme si les cavités nécessaires à leur résonnance n'étaient pas encore ou insuffisamment creusées.


Ma lecture achevée, je repris le livre au début, sautant des chapitres, m'attardant sur d'autres, perplexe. L'histoire était facile à comprendre, ce n'était pas la question. Peut-être trop facile, justement. Elle ressemblait aux dessins, tiens. Du faux simple. En apparence, le gosse parlait bien comme un gosse, quoique, tout de même, avec une langue assez bien pendue. Mais en arrière, il y avait... une rumeur, des chants, comme dans la grande musique, avec toutes les voix de l'orchestre qui se mélangent... Les symphonies du sens ! Mon oreille n'était pas faite. Je n'y percevais qu'un brouhaha où je ne parvenais pas à mettre de l'ordre.


Je ne terminai pas cette seconde lecture et je rangeai mon livre sur une étagère, avec les quelques livres qui ne provenaient pas de l'héritage de mes frères et qui n'appartenaient qu'à moi. Il y resta pendant toutes mes années de lycée. Je ne le tirai du silence qu'après, grâce à un ami. Il s'y connaissait en vibrations, en rythmes, en tonalités. Il était musicien. Sa manière de se référer au Petit Prince, lorsqu'il évoquait l'amitié, les devoirs d'attention réciproques des êtres, les risques d'errance quotidiens, l'importance des nuances, toute une psychologie de l'invisible qui emmaillait la vie, m'incita à achever ma lecture en panne et je parvins, dix ans après, à goûter cette polyphonie avec une oreille enfin mise au diapason.


Cependant, un trouble demeurait, une insatisfaction qu'aucune explication de texte, si brillante fût-elle, ne pouvait apaiser. Je conservais devant le Petit Prince l'impression que je n'en avais pas fini avec lui, le sentiment  d'un mystère inépuisable et je ne savais pas alors que rien ne pouvait mieux l'élucider que vivre.


Ce livre ne m'a jamais quitté depuis. Il m'a accompagné dans tous mes déménagements. Il a toujours figuré en bonne place dans ma bibliothèque, c'est-à-dire en face de moi lorsque j'écris. Je ne l'ai relu qu'une fois en vingt-cinq ans, hier, pour mieux me préparer à ces lignes et quelle ne fut pas ma surprise, en courant à travers ces pages qui me tiraient le sel du cœur de retrouver, vivante, cette énigme d'enfance enfin épanouie, qui renaissait par le miracle de mots que je croyais miens par habitude de les utiliser moi-même, des mots germés dans une terre de tendresse où je me suis toujours efforcé de maintenir ma plume.


Dans cette terre, je l'ignorais, un sourire ancien m'attendait, pour s'offrir. Entre les pages 28 et 29,  aux côtés de la frêle rose du Petit Prince qui darde toujours ses épines pour impressionner ses ennemis, je découvris l'empreinte sépia d'une fleur qui avait séché là : un brin de muguet... Et, mélangée à la pureté obstinée du Petit Prince, je reconnus, sortie de l'ombre où elle se tient, la voix à peine murmurée de ma mère qui me rappelait ainsi son habitude de dissimuler des porte-bonheur dans les livres...

Le porte-bonheur

J’avais été sollicité, comme nombre d’auteurs, pour écrire sur un livre qui m’avait particulièrement marqué lorsque j’étais enfant.

J’avais choisi LE PETIT PRINCE. Ce texte est paru dans un numéro de la revue « Nous voulons lire ».