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Maj le 30/04/2017

L’inspiration


La question m'est parvenue par le formulaire de contact de mon site. Une jeune fille du Morbihan, Gwenaëlle, qui m'écrivait ceci :




" J'ai lu La colère des hérissons et ce livre m'a beaucoup remise en question. (…) Je suis en 5eme et Clémence et Louis sont mes héros. J'adore lire. (…) J'aimerais vous demander comment vous trouvez toute votre source d'inspiration ?!

Merci d’avance pour votre réponse. »

Chère Gwenaëlle,


L'inspiration, ah ! Et aussi comment viennent les idées ? Où va-t-on les chercher ? Ce sont des questions qui ne cessent d'intriguer. Et quand les idées sont là, il reste encore à les formuler, un travail qui prend le plus de temps, avec ses relectures successives, ses corrections, ses reprises. Si j'évoque ainsi toute cette partie de l'écriture, qui est la plus importante, c'est pour te faire comprendre que tout cela dépend de cet instant étrange et insaisissable que l'on appelle l'inspiration. Instant fugace aussi, car il est bref et fulgurant.


L'inspiration c'est un état d'ébullition. Tu sais que si l'eau dans une casserole se met à bouillir, c'est parce qu'on l'a chauffée. Pour l'inspiration c'est un peu la même chose. Il faut mettre le feu à son esprit pour qu'il soit inspiré, mais contrairement à l'eau, le temps de chauffage est imprévisible, car tout dépend de l'intensité de la préparation. C'est pourquoi elle surgit subitement et qu'on la croit liée au hasard, un peu magique, et que les gens croient en général que c'est un truc facile. Il suffit d'être inspiré, et hop ! ensuite ça va tout seul. Pas du tout ! Il n'y a pas de hasard, mais de la concentration au contraire, de la recherche minutieuse, une volonté tendue, de l'opiniâtreté, bref du boulot. C'est ça le feu sous la casserole d'eau.


A propos du hasard, une anecdote me vient à l'esprit. Elle concerne Louis Pasteur, le grand savant, élaborateur notamment du vaccin contre la rage ; tu sais ça. Pasteur, un jour, avait découvert comment atténuer le virus du choléra des poules, parce qu'un de ses collaborateurs (Émile Roux, en l'occurrence, futur découvreur du sérum antidiphtérique) avait oublié une préparation sur une paillasse du laboratoire et l'avait retrouvée à son retour de vacances. Le temps avait réduit la virulence du virus. Quand on avait dit à Pasteur que cette découverte était due au hasard, il avait eu cette réponse radicale : "Dans les champs de l'expérimentation, le hasard n'appartient qu'aux esprits préparés !"


Ainsi, quand les conditions de préparation deviennent suffisantes, un éclair jaillit en nous, on voit ce qui était auparavant invisible. C'est l'inspiration ! Elle débarque sans s'être annoncée. Cela peut être une idée, une image, une vision, un simple mot, une scène extrêmement instable, qui risque de disparaître au moindre mouvement, comme un rêve qui se désagrège dès qu'on ouvre les yeux ou qu'on pose le pied par terre. C'est là qu'il faut être totalement disponible pour saisir cet instant et pouvoir aussitôt le développer, car c'est une sorte de concentré, très puissant, très serré, tant il est riche. Quand il te vient, écris, écris, écris, comme si tu étais un ruisseau qui s'écoule, écris en abrégé pour aller plus vite, car cela risque de ne pas durer longtemps, et aussitôt que tu as terminé, reprends ce que tu viens d'écrire, et développe-le, modifie-le, transforme-le avec les idées nouvelles qui te viennent, les images. Ensuite, reprends ton souffle et travaille ce que tu viens d'écrire, puis relis-le et retravaille-le, et relis encore, et corrige et modifie, et quand ta feuille sera couverte de ratures, récris-la une nouvelle fois entièrement pour y voir plus clair en laissant de nouveaux mots s'inviter et poursuivre la lente transformation qui est toujours en marche.


J'évoque ici les jours inspirés. Il y a aussi les jours sans inspiration. Là, il n'y a qu'une solution : piocher, et piocher, et piocher encore. C'est ainsi que tu te prépares une nouvelle arrivée imprévisible de l'instant magique.


Ceci dit, en t'expliquant ce qui, selon moi, déclenche l'inspiration, je ne résous pas le mystère de son origine. En effet, d'où vient-elle ? C'est cela qui reste déconcertant, et c'est à cet instant qu'il faut évoquer l'intuition, ce sixième sens qui n'est pas localisable comme nos autres sens, mais qui pourtant existe chez les hommes, comme chez les animaux, en moins développé. Ce qui le freine chez nous, c'est peut être notre raison et notre conscience, mais certains individus, le plus souvent entraînés, arrivent à mettre leur raison en sommeil pour libérer leur facultés intuitives.


C'est un peu comme si nous étions équipés d'antennes ou de capteurs, capables de saisir des signaux indécelables par nos autres sens. Et où sont ces signaux ? Partout autour de nous. Un psychanalyste du XXè siècle, Carl Gustav Jung, appelait cela " l'inconscient collectif ". D'autres parlent de " mémoire du monde ".

C'est une somme inimaginable de données, un vaste entrepôt où nous pouvons trouver tout ce dont nous avons besoin… à condition de nous mettre en condition pour y accéder. L'entraînement, le travail, la concentration servent à cela. Ils orientent nos antennes avec le plus de précision possible vers la source. Une sorte de réglage pour établir le contact. Et lorsqu'on est pile dans l'axe, l'étincelle jaillit !


Parfois, je suis surpris de ce que j'écris. Ce sont des choses que je n'ai jamais apprises. D'où viennent-elles ? Tout simplement de cette mémoire du monde, où mon inspiration est allée me les chercher parce que je lui avais indiqué par mon travail que j'en avais besoin.


Voilà, ma chère Gwenaëlle, ce que je peux te dire. M'as-tu compris ? Je crois bien que oui.



JC, le 22 mars 2017