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Maj le 30/04/2017

Histoire et tabous, en littérature pour la jeunesse

Comme tu le dis fort justement, au Moyen Age, la question de la foi ne se posait pas. Et j’ai voulu rendre compte de Jeanne telle que je l’imaginais, dans son époque, avec la mentalité de son époque. Dans mon choix, il y avait aussi la volonté de ne pas me laisser intimider par la pensée rationaliste dominante.

La mise en perspective, la relativisation, le recadrage ou la prise de distance, appelons cela comme on voudra, est une attitude pédagogique explicative qui compare une époque à la nôtre, souvent pour en atténuer (en excuser ?) les différences, en nous considérant évidemment tellement plus évolués, par rapport aux butors des siècles passés.


Aucun des avis que j’ai lus sur mon livre, ne m’a reproché le côté religieux. Mais je ne lis que ce qui me parvient et je ne cours pas après ce que l’on dit. Sans compter qu’à côté des gens qui parlent, il y a ceux qui se taisent. Certains silences sont éloquents et je ne vais pas me perdre en interprétations. Ce livre achevé, même si je ne laisse pas tomber Jeanne comme tu as pu t’en rendre compte, j’en ai d’autres en attente.


Ma  priorité d’auteur n’est pas de distancier, mais au contraire de placer les lecteurs au cœur d’un événement ;  de l’éclairer par la connaissance que j’en ai, par mon interprétation, de m’y engager par les nuances que j’y apporte, l’émotion, le caractère des personnages et toute la palette des couleurs de la vie que je suis capable de déployer dans la narration.

Car pourquoi distancier, au juste ? Pour mieux montrer qu’on ne vivait pas hier comme aujourd’hui ? Que les conceptions de la vie se sont transformées et que le christianisme ne tient plus la même place dans notre société ? Est-il si nécessaire que cela de distancier ? Pour un historien, bien sûr. C’est une de ses obligations. Rechercher les causes des événements, les analyser, les comprendre, afin d’alléger le poids du passé pour nous aider à nous en défaire, afin de ne pas le ressasser avec culpabilité. Mais pour un auteur de fiction le travail ne se pose pas dans les mêmes termes. Pour ma part, je n’ai pas cherché à décrire Jeanne et son époque, mais à les habiter. C’est ma manière d’éclairer le passé.


En fait, ce mot distanciation me paraît suspect et il me gêne profondément. J’y perçois des échos de relativisation, de mise au pas, de formatage de nos habitudes de vie, aux normes moulinées par nos fondamentalistes du bien penser.

Par exemple, si j’écrivais un roman sur la guerre d’Algérie du point de vue des partisans de l’indépendance ou du FLN, me questionnerait-on sur la mise en perspective ?

Et si mon roman traitait de tel rôle positif de la colonisation à travers la vie désintéressée d’Albert Schweitzer, me soumettrait-on à la question ? Ou mieux, s’il s’attaquait au crime d’esclavagisme, tel que pratiqué par les négriers arabes du sultanat d’Oman, secondés par leurs supplétifs noirs qui battaient les terres du Mozambique et de Zanzibar, évoquerait-on toujours la mise à distance ? Je crois que dans ce cas-là, on parlerait carrément de mise en examen, au titre de la loi Taubira.


Voilà ce que m’évoque ce mot distanciation.


Parions pour des œuvres fortes qui transcrivent une époque et appellent  à la réflexion par leur justesse et leur densité. Cette réflexion est à la charge du lecteur. Faisons-lui confiance. Si l’auteur a fait son travail, n’est-il pas capable de percevoir lui-même les changements de mentalités, de les mesurer en les rapportant à son expérience contemporaine de la vie et d’en tirer les conclusions ?

Et si ces lecteurs sont des jeunes ? m’objecteras-tu. S’ils se montrent incapables de décrypter, d’analyser, d’établir des passerelles entre le récit et leurs expériences personnelles ?

Alors, je te répondrai que les adultes sont là pour les aider à franchir le passage : parents, enseignants, bibliothécaires, prescripteurs... tous ces médiateurs bienveillants. C’est leur rôle. Tu le connais. Tu l’as pratiqué comme moi, avec tes élèves.


C’est une affaire délicate, sans doute, car la littérature pour la jeunesse reste spécifique, quoi qu’on ait dit sur ce sujet. Mais il peut arriver que l’exigence adulte d’une mise en perspective, au nom de la pédagogie par exemple, se transforme en une sorte de mise sous tutelle de nos livres. Et ce pédagogisme, si l’on n’y prend garde, pourrait bien se rapprocher d’une censure qui ne dit pas son nom.


Pour en finir, je comprends que l’on explique, que l’on protège, que l’on prenne des précautions évidemment. Je n’ai pas passé 35 ans dans des classes pour m’en moquer maintenant et je n’oublie jamais lorsque j’écris, que mes livres seront d’abord lus par des jeunes. Mais chacun son job. Les moyens d’action, le langage et le discours d’un auteur ne sont pas les mêmes que ceux, explicatifs, des médiateurs.

               

Réponse à la question d’un ami Stone Town, monument commémorant l’esclavage, dont l’île de Zanzibar a été victime jusqu’au début du XXè siècle