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Maj le 30/04/2017

Dans la lumière du jardin dans_la_lumiere_du_jardin2.jpg

Préface de Claude Duneton

Remerciement

Extrait Editions Cêtre, 1994

Extrait

Juste avant l’aube


a mère ouvrit les yeux, en avance sur le réveil qui n'avait pas sonné. Elle écouta la nuit, encore plate, où la respiration de mon père traçait des collines régulières. Elle referma les yeux, puis les rouvrit, puis les referma. Et plusieurs fois encore, comme pour sucer du regard cette ampleur tranquille de la chambre, se laver de paix l'intérieur de la tête.

Elle connaissait ce pincement des reins, ce croc lourd sur son dos, ce battement de pas ferré qui marche en prenant son temps. Elle pensa :

"C'est lui ! "

Puis, pour les jours de fausse alerte où elle avait cru l'entendre:

" Ce coup-là, ma vieille... Tu y as droit ! "

Et pensant, elle vit ses deux aînés qu'elle avait expédiés chez sa mère, la semaine précédente, en prévision. Elle vit cette journée de vendredi, vêtue comme un vendredi ordinaire, ses heures de ménage à la boucherie, les sols à récurer, les pâtés en croûte à cuire, les oeufs en gelée... toutes ces facilités pour les clients du dimanche. Elle vit les choses en ordre, bien posées à plat devant elle, dans une seule image claire.

Elle se tourna sur le côté, ouvrit les couvertures et respira. S'assit au bord du lit, respira et se leva.

Mon père la sentit debout.

" Où vas-tu, petit? C'est pas déjà l'heure ! "

Petit. C'était un mot ancien qui remontait aux premières années de leur amour. Un mot qu'il taisait dorénavant et qui lui revenait dans ces instants de tendresse embarrassée, lorsqu'il se sentait impuissant à l'aider.

" Je vais que... Y'a pas loin qu'on soit un de plus, tiens... Voilà où je vais!

- Oh! "

Il dit et se dressa, la bouche ouverte en tunnel sur le mot qui continuait de passer en silence.

" Oh ! "

Et sa surprise emplissait la chambre comme un courant d'eau tiède, se réchauffait à mesure que la pleine lumière du réveil lui éblouissait la tête.

" Veux-tu que j'aille chercher la sage-femme ?

- Mais non, c'est trop tôt. Il arrive, mais il a pas fini de se préparer. Il fait des manières. C'est bien une fille, va ! "

Correspondance avec C. Duneton

Prix du livre Comtois

Les riches heures d'un petit garçon presque comme tout le monde.

Ce livre est magnifique. Je le dis comme je le pense: un bouquin doux à lire - ce n'est pas fréquent. Un récit chaud et tendre qui baigne dans une drôle de lumière... La lumière de son titre, précisément, celle d'un jardin! Assez étrange comme effet: une sorte de "noir et blanc", au sens d'un film qui serait des années quarante, aux images lisses, finement cadrées, travaillées, chargées d'une nostalgie amusée, pénétrante... Vingt dieux que c'est beau !

Ce livre raconte l'histoire d'un petit garçon, dans un petit village au fond d'une petite province - un petit gars, quoi, qui a grandi parmi des gens que les mufles appellent des "petites gens". Avec la vie quotidienne, les soucis, la parole de ces gens, qui résonnent, se distordent, s'amplifient dans l'enfant. Au fond, le livre décrit avec minutie, en des détails vivants de vérité, et bien subtils, avec beaucoup d'amour, la vie de millions de gens ordinaires au temps qu'il existait encore un instituteur avec son potager pour instruire les enfants des villages, et un curé pour les rendre heureux... Avec un président des Anciens Combattants pour réciter le nom des disparus, au printemps et à l'automne, devant le Monument.

"La guerre semblait avoir offert sa chance de bravoure à chacun. Même aux ouvriers de la dernière heure. Insignes d'aluminium, médailles, plaques de marbre, noms de rues, souvenirs, légendes... A nous qui arrivions après la distribution, il ne restait que les minutes de silence."

Avec de vieux gilets que l'on détricotait pour retrouver la laine, et de vagues "colos" qui arrivaient l'été, comme des tantes lointaines, pour retarder l'ennui - et de vagues clochers pour arrêter la mort... Un temps où le dieu du catéchisme tenait le haut du pavé, l'unique, le puissant Dieu qui se promenait dans son Paradis, bras dessus avec son fils Jésus!... Voilà: jusqu'à l'entrée en sixième.

"Nos parents, eux, disaient "dans le temps". D'une façon pesante qui les vieillissaient d'un siècle. Ils entraient dans le temps, là où les choses naissent sans avoir de commencement. Devenaient immortels"... C'est ça: ce livre raconte des choses immortelles. Et mon plaisir c'est qu'il est superbement écrit. Une écriture "classique" certes, mais poussée par tellement de vie, d'humour tendre, de pointes d'espièglerie! Jamais l'ombre d'un cliché, mais des phrases chargées de musique, pleines d'images vraies, fraîches, subtiles, à toutes les pages... Et les dialogues qu'il faut, dans la langue juste des gens, sans ostentation inutile, taillée menu avec tous les termes indispensables, ceux des parents, des voisins, de la vérité en somme. Un plaisir de lecture!...

Seulement... Le problème c'est qu'il s'agit d'une recréation forte, sur un mode que l'on dirait "poétique", donc vital. Ce n'est pas de la sociologie asséchée, dans laquelle on doit ajouter l'eau de sa sueur et laisser infuser un bon moment avant de goûter - ni du fantastique pompier misérabiliste (le mensonge sensationnel qui plaît tant aux média), ni de l'analyse conventionnelle distillée à l'eau de rose idéologique, ni ceci, ni cela... Ni même de l'exil tiers-mondiste, ou de l'exotisme de bazar. De fait, cette enfance se déroule toute entière dans le Jura...

- Le Jura? Seigneur! ... Cela sent le sapin!

- Pire: il s'agit d'une chronique de Pont-de-Poitte, sur les berges de l'Ain, au croisement d'aucune pensée politique majeure, ni de culpabilité transcendante.

Ah!... Cela change tout. Comment peut-on être jurassien? ...

D'autant que, pour un citadin de souche qui jouit d'une certaine aisance, ce texte peut paraître plus ou moins codé - ou, plus justement, il peut ne pas le paraître, et induire bien des lecteurs en non-existence. Quelque chose d'allusif dans le récit, de littéraire, donc de non explicite, renvoie à des habitudes, des sentiments aussi, d'allure particulière et pour ainsi dire autochtone. Par exemple ces dialogues entre ouvriers sur le bien-fondé de mettre son garçon à l'usine sitôt le Certificat passé. Il y a un mode de vie derrière ce concept, je dirai une tranquillité - au sens où la chauve-souris se déplace aisément dans l'air- presque une civilisation qui soutient la toile...

Or, bien des gens n'ont jamais su ce que cela voulait dire: "l'usine après le Certificat" - ils ne le sauront jamais, en fait, par la raison que le Certificat n'existe plus, et qu'il ne restera bientôt plus d'usines! Toute une fraction de la résonnance du texte leur échappe alors, car pour bien goûter les saveurs de ce récit de Pont-de-Poitte - ce nom romanesque à plaisir, évoque des voiliers tout chargés de cannelle, et les échines luisantes de noirs débardeurs!- pour en humer, dis-je, les délicates odeurs de jardins, il faut avoir solidement conscience d'un monde où les jeunes garçons à l'ouvrage rapportaient leur paye à la maison toutes les fins de semaines.

Mais pardi, nous sommes des milliers à avoir embarqué sur ces chemins-là, "dans le temps" - sur la route aux galères. Et ceux qui "poussaient leurs études" plus loin, arrivaient parfois à "décrocher le bac"! Ça n'a l'air de rien, au premier abord, cette image fabuleuse de fête foraine - une métaphore de mât de Cocagne: "décrocher le bac", comme la fameuse timbale au sommet du mât glissant... Pourtant ces mots-là, dans le texte, pour tous les décrocheurs que nous sommes, couvent des oeufs à frissons. Le reste des jeunes personnes, pour qui n'avait jamais sonné de près ou de loin la sirène des ateliers, "avaient leur bachot", de plein droit, possessif, de père en fils. On pouvait dire que le baccalauréat était dans leur famille, et qu'ils nous en condescendaient la jouissance, de temps en temps... Notre bac à nous, paraissait toujours plus ou moins en location.

Une partie de l'émotion que j'éprouve dans cette Lumière du jardin vient de ce sens précis de la connivence. En réalité, il y a derrière ce récit, en accompagnement de fond, une sonate de violons si discrète, si mélodieuse qu'elle se mêle aux sonorités de la phrase. Si ténue aussi que seuls peuvent l'entendre des fils d'ouvriers ou de paysans qui ont acquis le savoir du lire. Je le crois vraiment, cette musique sort des voix éteintes de nos passés imparfaits.

Tabarnak! je sens des larmes monter en écoutant ces violons lointains. Dans la lumière du jardin pourrait être lu avec la même jubilation par deux ou trois cent mille personnes en France - peut-être encore d'autres, dans l'Outre-mer... Mais: le hic, voilà!... Comment ces lecteurs avides et modestes seront-ils avertis, disséminés qu'ils sont aux quatre vents de la mémoire?... Par quel canal apprendront-ils l'existence de ce bouquin, et sauront-ils à l'avance qu'il a été écrit pour eux?...

Sûrement pas par les voix officielles: le Comité Central de la Dictature des Lettres, qui tient dans sa puissante main les circuits d'information, demeure plus qu'insensible aux émotions de Pont-de-Poitte, comme à celles de Perpezac-le-Blanc! Le réseau sur-saturé de platitudes mondaines, fadeurs de sommiers, ne permet plus ce genre de relais essentiel à la littérature.

Alors?... Eh bien, c'est peut-être ainsi qu'un monde s'effiloche. Bien doucement, sans faire de bruit. Peut-être... Comme l'a tant de fois souligné l'un des écrivains les plus rares du siècle (1), c'est la manière de célébrer ici-bas la "grandeur consécutive d'Allah"!

Claude Duneton

(1) Alexandre Vialatte, bien sûr

omplaisance l’autobiographie ? Narcissisme ? Allons donc ! Une manière irremplaçable de retrouver sa légitimité d’être humain. J’essaie de cerner cette évidence, dans cette allocution de remerciement, prononcée au Conseil Régional de Franche-Comté, le jour de la remise du prix du livre comtois.


Les retours vers l'enfance sont souvent regardés comme des occasions de nostalgie et de regrets passifs. La réflexion sur soi, toujours suspectée de complaisance et de narcissisme. Tous deux, régulièrement accusés d'alimenter le repli sur soi et de consolider la forteresse des égoïsmes tracent la silhouette d'un individu, sans cesse dénoncé comme l'entremetteur de l'individualisme.


Lorsque j'écrivais les textes qui allaient peu à peu devenir Dans la lumière du jardin, ces opinions me hantaient. Je ne méconnaissais pas, pour les avoir éprouvés, les dangers qu'elles dénonçaient, mais elles me paraissaient catégoriques. Trop tranchées pour être justes. Exagérées, comme on exagère parfois, pour mieux dissuader...


Malgré elles, mon enfance m'attirait. Et si au commencement, je me suis tourné de son côté comme on se tourne vers un refuge, je me suis vite rendu compte que la surface de cette eau n'était paisible qu'en apparence et que des courants continuaient de l'animer, comme si une source n'avait jamais cessé de sourdre des sédiments où elle reposait. Une source aux eaux changeantes: parfois claires, parfois brassées, rafraîchissantes ou saumâtres, horriblement. Ces eaux, je les reconnaissais toutes les yeux fermés, et je pouvais les nommer, les associer à des instants vécus, à des circonstances. Et mon plus grand étonnement était de voir que ces eaux d'enfance, jamais taries, n'étaient que les premières manifestations de flux qui n'allaient plus jamais cesser de me porter.


Mon enfance pourtant, n'était qu'une enfance ordinaire. Elle était faite de quotidien et de banalité, d'interrogations qui ne savaient se formuler, d'espoirs à peine murmurés, d'attentes, de frustrations, de petits chagrins bouleversants. Des événements, en somme, totalement insignifiants. Mais lorsque je les sollicitais et que je les écoutais parler en moi, l'écho de leur voix, à travers les années, leur conférait une patine étrange : celle de la légitimité. Une légitimité qui murmurait sans relâche: "Aie confiance! Tu puises ici dans les eaux mères. Ce que tu dis, ce que tu fais, ondoyé par l'eau de ta source, ce sont paroles et gestes de vie ; ce sont paroles et gestes d'amour... "


Et par le miracle de cette voix, j'entrevoyais que l'individu ne s'opposait pas forcément au collectif, que le singulier n'était pas toujours dévoré par le pluriel, mais que chaque être pouvait devenir une contribution, un acteur du monde et non une victime désabusée de l'évolution, un lieu de résistance, un ferment, une force d'incitation, à la condition expresse qu'il se présentât devant la vie avec ce qu'il possédait de plus personnel, de plus particulier.


Cette légitimité-là, qu'aucun censeur du narcissisme n'évoque jamais, m'enhardissait. Puisqu'elle procédait d'une enfance ordinaire, tirée à des millions d'exemplaires équivalents, elle était forcément partagée, donc représentative et ce qui valait pour moi, valait aussi pour une infinité d'autres : mes semblables...


Ainsi, mon enfance me donnait accès à une ribambelle d'enfances, ma vie à un fourmillement infini.


Je voyais à l'œuvre en moi, l'enfant relié à l'adulte, former avec lui un axe vertical, et à travers moi, tant d'autres axes juxtaposés, tout semblables d'incandescence... Un gisement de forces! Et ma toute petite histoire, sur la ligne du temps, voisinant avec tant d'autres fragments légitimes, agglomérés pour former l'histoire secrète des cœurs, histoire toujours éludée mais histoire essentielle, parce qu'elle sous-tend les mouvements de la grande Histoire officielle.


L'individu pouvait ne plus être seul. Il était relié d'emblée et sécrétait ses propres liens! Maillon d'une chaîne. Qu'il l'accepte ou non, la solidarité était inscrite en lui. Son enfance pouvait lui en fournir toutes les preuves, s'il prenait le temps de l'écouter. L'enfant que j'avais été m'avait attiré, par les battements de son cœur, au bord de cette évidence...


Ancienne évidence ! Fondée sur un respect de l'homme, une espérance... La démocratie nous montre son énergie, par le vote des citoyens. La foi aussi, par l'efficacité de la prière. Deux lieux d'expression où les impuissances individuelles composent l'énergie des multitudes. Ces multitudes peuvent orienter la vie vers le meilleur ou vers le pire. Parce que les fleuves ne sont que la somme de leurs affluents, parce que chaque affluent, lui-même alimenté par sa source, peut à sa guise, apporter l'obscur ou la clarté.


Les décisions, les mesures, les lois élaborées par les représentants de la société sont des forces centrifuges nécessaires à l'organisation du collectif. Mais elles sont insuffisantes. Elles n'atteindront jamais leur pleine efficacité si l'homme n'y participe. L'homme!... Cette respiration intérieure que l'enfance nous inculque, ce souffle créateur, cette conscience d'appartenir à une totalité qui nous révèle rameau d'une souche universelle et qui nous porte vers ce roulement où toutes les voix se forment...


Puissions-nous, chacun par des expériences à sa mesure, pressentir cet héritage commun, où les différences apparaissant comme autant de possibles, cessent d'être revendiquées avec des fiertés qui alimentent les incompréhensions.


L'aptitude à vibrer sous cet invisible, à l'entendre vagir en nous, peut-être est-ce là ce qu'on appelle parfois l'esprit d'enfance?



Jacques CASSABOIS

Besançon, le 23 juin 1995